Nous étions des pèlerins insatiables de la petite patrie, cheminant par tout le Cantal, le Puy-de-Dôme, la Corrèze, l’Aveyron, nous renforcions, nous épurions notre amour du pays, nous en apprenions la consistance et les limites par nous-mêmes, sans le secours des livres ou, plutôt, nous rapprenions, comme font des malades qui ont perdu l’habitude de marcher, par exemple. A Vermenouze, ses années d’Espagne, à moi ma jeunesse de Paris, nous avaient paralysé la fibre ancestrale.

Le marin qui renonce, le montagnard qui ne remonte pas, s’ankylosent, au meilleur d’eux-mêmes. Infaillible traitement ! Nous redevenions complets, à respirer l’air de chez nous. Je ne redirai pas nos trajets ; ce serait le guide du Massif Central, tout au moins !


Tout nous était émerveillement, à mesure que l’on dévalait du Haut Pays vers des horizons plus étendus où la clémence des saisons avait permis aux populations de songer davantage à l’embellissement de la vie extérieure. Aussi, nous choisissions la saison propice, pour nos expéditions qui comportaient toujours un programme longuement pédestre. Le plus souvent, les villes ne nous apparurent que dans la joie de la lumière, dans l’éclat du matin, dans la douceur des soirs, dans l’enchantement de l’été et de l’automne ; nos printemps tardifs et aigres sont rarement praticables. Alors et dans le souvenir, bien des régions bénéficiaient et bénéficient à jamais de la surprise du moment. Cependant notre enthousiasme demeure bien justifié quand il s’attache, par exemple, à la basilique, à la cathédrale, aux fontaines, aux rues de vieux logis de Clermont et de Mont-Ferrand et aux châteaux de la Limagne. Mais je m’engage peut-être, beaucoup, en prêtant une admiration archéologique à Vermenouze ; certainement, il préférait le roc caverneux des cimes où l’aigle établit son aire, à la pierre taillée plus ou moins habilement, et sa rude foi montagnarde se trouvait mieux à l’aise pour prier dans l’humble vie du village que dans le vaisseau des cités épiscopales, où il n’aurait pas osé entrer en bottes et blouse de chasse, laissant son fusil et son chien à la garde du pauvre, sous le porche. Le fait est curieux qu’ayant habité l’Espagne, traversé l’Italie, parcouru la Bretagne et connaissant les chefs d’œuvre de notre École Auvergnate, le croyant Vermenouze, ni en patois ni en français, n’ait été inspiré jamais par quelqu’une de ses stations aux sanctuaires de notre pays ! Cependant que l’on n’aille pas conclure qu’il ne recevait pas l’impression immédiate et chaleureuse, et qu’il ne la traduisait pas, sur place, en paroles expansives ! Comment, chez nous, dans ces édifices qui font corps avec le roc, Vermenouze n’aurait-il pas ressenti l’admiration qu’il prodiguait à toute notre nature montagnarde, car nos édifices romans apparaissent comme des prodiges du sol, comme des jaillissements spontanés du terroir ; ils surgissent comme de fabuleux tubercules noués des plus profondes racines indigènes ; ils adhèrent au mont et à la vallée comme le bloc fruste de l’ère volcanique ; c’est vainement qu’on leur assigne pour origine le renouveau des basiliques romaines et byzantines ; on ne peut croire qu’ils ne sont pas d’ici, comme la grange et comme l’étable de basalte… :

La VOIX morale que les vieilles cathédrales ont pour nous, ce qu’elles disent à notre ouïe lorsque nous les considérons dans un moment de calme et de tranquillité, est l’effet du Style.

écrit Stendhal, au cours d’un voyage en Auvergne[41].

[41] Notons encore ces réflexions :

J’ai passé par Clermont, qui m’a donné un vif chagrin, celui de ne pouvoir m’y arrêter. Quelle magnifique position ! Quelle admirable cathédrale ! Quelle belle chaleur ventillata !

La vue que l’on a du Puy-de-Dôme, qui n’est qu’à deux lieues de la ville, élève l’imagination, tandis que l’aspect de la Limagne donne l’idée de la magnificence et de la fertilité. Je n’ai pu donner qu’un quart d’heure à la cathédrale commencée vers 1248, mais non achevée. La voûte est à cent pieds du pavé, la longueur de l’édifice est de trois cents pieds, les piliers du rond-point sont remarquables par leur délicatesse. Ce monument, d’un aspect sévère et imposant, domine toute cette ville sombre, bâtie elle-même sur un monticule. J’ai été surpris et charmé par la vue que l’on a de la terrasse. La très antique église de Notre-Dame-du-Port, qui date de 560 et fut reconstruite en 866, mériterait une description de plusieurs pages. La grande difficulté, comme à l’ordinaire, serait d’être intelligible. En Auvergne, on tire un grand parti de la différence de couleur dans les matériaux des surfaces. Les anciens peignaient les façades de leurs temples. Avant cette découverte assez récente, les savants d’académie maudissaient cette pratique.

Mon correspondant a voulu absolument me conduire au jardin de Mont-Joly, à vingt minutes de la ville ; j’y ai trouvé une magnifique allée de vieux arbres qui, à elle seule, vaudrait un voyage de dix lieues. Et je n’ai pu donner qu’une heure et demie à cette ville de la Suisse, avec cette différence, en sa faveur, qu’elle est bâtie en lave, et que la présence d’un volcan, même éteint, imprime toujours au paysage quelque chose d’étonnant et de tragique qui empêche l’attention de se lasser. Il me semble que le lecteur est d’avis que rien ne conduit aussi vite au bâillement et à l’épuisement moral que la vue d’un fort beau paysage : c’est dans ce cas que la colonne antique la plus insignifiante est d’un prix infini ; elle jette l’âme dans un nouvel ordre de sentiments.