Si j’avais huit jours à moi, il me semble que je les emploierais fort bien dans les Cantals aux environs de Saint-Flour. Il y a là des solitudes dignes des âmes qui lisent avec plaisir les sonnets de Pétrarque ; mais je ne les indiquerai pas plus distinctement, afin de les soustraire aux phrases toutes faites et aux malheureux superlatifs des faiseurs d’articles dans les revues.

Le style, c’est l’homme, le style, c’est le pays, — témoin Pascal. Comment, avec Vermenouze, aurions-nous été insensibles à l’accent roman, patois, de l’architecture du XIe siècle.

« Chaque province, en France, a eu son beau moment », inscrit encore Stendhal, dans ces mêmes Mémoires d’un Touriste ! Sans doute, pour l’Auvergne, les XIe et XIIe siècles ont marqué une ère considérable, encore peu étudiée.

C’est ainsi que la chose existait sept ou huit cents ans avant d’être baptisée ; le mot roman ne date que de 1825, l’architecture romane se disait lombarde, saxonne, byzantine. Cependant, pour Stendhal, le roman ne doit pas avoir été le règne du beau en Auvergne, en ce XIe siècle où « l’Architecture » romane succède à la romaine et la copia autant que la misère et la barbarie des temps le permettaient. Or, il y fallut de la richesse et du savoir, les biens du clergé, et le génie de la race, en qui Stendhal n’a vu que des imitateurs étroits et serviles. Aujourd’hui, il faut reconnaître l’originalité et l’audace de ces constructeurs médiévaux du massif central dont la leçon se propagea si loin qu’ils abaissèrent nos frontières de montagnes pour faire resplendir la gloire de l’École auvergnate depuis Saint-Sernin-de-Toulouse jusqu’à Autun[42].

[42] On peut facilement établir que les églises romanes de Saint-Étienne-de-Nevers, Sainte-Foy-de-Conques, Saint-Gaudens, Saint-Nazaire-de-Carcassonne, Saint-Sernin-de-Toulouse, Saint-Trophyme-d’Arles, Saint-Gilles, Saint-Jacques-de-Compostelle, dénotent une certaine imitation de l’art arverno-roman. La sculpture des chapiteaux, des frises, des corniches, des modillons des églises romanes de l’Auvergne, a inspiré les écoles poitevines, toulousaines et provençales ; le plan des édifices religieux de l’Auvergne a été imité par l’École toulousaine ; ainsi, l’École auvergnate apparaît comme une abondante source où les architectes ont longuement puisé.

L’Auvergne n’avait qu’à se baisser pour recueillir la tradition de l’architecture romaine, que ses moines bâtisseurs devaient adapter si puissamment et originalement à notre ciel sombre et à nos violents climats : les églises des XIe, XIIe siècles ne furent-elles pas édifiées aux places d’anciens monuments gallo-romains, dont on utilisait les substructions ? Notre-Dame-du-Port, du VIe au XIIe siècle fut reconstruite trois fois jusqu’à sa transformation définitive de l’époque romane. C’en était fini des plafonds plats des basiliques romaines, des toitures de charpente vouées à l’incendie ; le plein cintre, la voûte en berceau furent la trouvaille du roman :

Le mur épais, la voûte puissante, le pilier massif sont des éléments primordiaux de l’art arverno-roman. Par l’importance qui leur est donnée, l’École Auvergnate dérive de l’architecture romaine où le mur jouait un si grand rôle. A Rome le mur en effet, n’est pas comme une pièce, une simple clôture, il est l’âme de l’édifice ; l’église romane d’Auvergne a l’air d’une forteresse[43].

[43] L’art roman auvergnat, par Albert Bresson.

De là, son accord profond, une harmonie foncière avec nos Villes fortifiées, les paysages où les parois des monts sont comme de noirs remparts[44]. Nous n’étions pas grand clerc en archéologie. C’est d’instinct que nous admirions, — bien avant de connaître les raisons, le détail technique du roman auvergnat, — d’un regard épris de lignes sobres, de plans solides, de robustes aspects montagnards ; par la contemplation limitée de nos horizons, la basilique rude, aux rares ouvertures de meurtrières, offrait le rythme de ses formes pleines, trapues, mais clairement, simplement, logiquement réparties. Ici, la foi n’est point dépaysée à la surprise d’agréments décoratifs de cent provenances étrangères. La variété de l’ornementation par les incrustations coloriées est tirée du volcan même. Cette polychromie de marqueterie jaune, noire, rouge, blanche, des couleurs familières des laves de la région, réjouit la vue de ses incrustations géométriques sans distraire l’attention par des curiosités dispersées :

[44] La construction de l’École d’Auvergne peut se résumer en douze éléments précis et déterminés qui caractérisent son architecture ; en croix latine avec trois nefs — nef centrale voûtée en berceau, épaulée par des nefs latérales avec voûte d’arête — piliers carrés cantonnés sur les quatre faces de colonnes engagées — voûte médiane avec ou sans arcs doubleaux — croisée du transept voûtée en coupole surmontée d’une tour — lanterne centrale octogonale — nef centrale éclairée par les baies des bas côtés, fenêtres amorties en plein cintre avec large évasement intérieur, presque toujours à l’aplomb du mur extérieur — archivoltes intérieures inscrivant les baies des absides et du chœur et reposant sur le chapiteau de colonnettes dégagées — abside en hémicycle voûtée en cul-de-four, flanquée d’absidiales voûtées de même — arcature courant au-dessus des baies et autour du chevet toujours circulaire — chœur à déambulatoire — crypte dans le chœur (Idem).