« Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne », pensait Pascal.

Il dénonçait surtout la comédie. Tant d’incomparables cathédrales dans leurs décors merveilleux n’offrent-elles pas de représentations d’une pompe où l’humilité chrétienne se sent mal à l’aise ? J’imagine que le recueillement et la prière doivent trouver leur densité la plus émouvante dans l’âpre refuge de la crypte romane, dans le caveau souterrain aux voûtes libres que n’éclaire et ne chauffe guère que le buisson des cierges, et où ne descendent pas les voix des orgues et des cantiques.

Si les moines de l’École auvergnate ont su utiliser les matériaux de la contrée, et en tirer les éléments d’une ornementation personnelle à quoi, plus qu’à toute autre, devaient être sensibles des populations pratiques, qui entendent la raison plus que la fantaisie, ces étonnants bâtisseurs n’ont pas innové en fait de sculptures. (D’ailleurs, la taille du basalte offre d’insurmontables difficultés.) Ils ont emprunté leurs motifs à la convention, sans un regard sur la nature. On remarque qu’en dehors de la feuille d’acanthe ou de la pomme de pin, le règne végétal n’a guère été exploité ; généralement, l’exécution des chapiteaux est lourde, médiocre. Cependant, on ne saurait juger indifférente la naïveté du « rendu » des monstres, des masques étranges, des compositions obscènes — de réminiscence orientale.

Mais il est une catégorie de sculpture éminemment auvergnate ; ce sont les chapiteaux historiés, donnant une suite, par exemple, à Notre-Dame-du-Port, l’histoire d’Adam et d’Ève. Il est des centaines de ces chapiteaux historiés en Auvergne, qui, par leur beauté, inscrivent l’art dans le roman auvergnat. On a, dans quelques cas, tenté de déchiffrer le symbolisme supposé de certaines scènes ou de certains personnages — sans parvenir à des solutions satisfaisantes. Il est moins hasardeux de s’en tenir à la pensée visible des artisans.

Pour tout le détail, je ne puis que renvoyer aux pages si documentées de M. Albert Bresson. Il vous dira les modillons, les corniches, les frises, et tous les accessoires de l’architecture religieuse, la croix sur la place du village, les croix professionnelles, les crosses, les calices, les colombes eucharistiques, les grilles de fer forgé, les autels portatifs, les châsses, les reliquaires, les meubles.

Pour nous, nous étions plus sensibles, à l’aspect de ces pierres disciplinées qu’il avait fallu tout l’effort d’un peuple pour hisser à la place indiquée, les uns fournissant l’argent, et, les pauvres — ces corvées épiques, — qu’au travail individuel et délicat des métaux précieux. Certes, à Conques, nous savions, une à une, toutes les merveilles des vitrines et des armoires : de la statue d’or de sainte Foy à l’A de Charlemagne, quel éblouissement ! Mais ce n’est là que de délicieux amusements de l’esprit, du regard, du toucher. L’extase indicible est dans le monument paisible et formidable, qui impose sa puissante sérénité à ces farouches régions de ravins, de bois, de monts ; à travers le chaos figé des vagues volcaniques, nos églises de roman auvergnat sont ancrées comme de vigoureux vaisseaux, que ne pouvait démâter la tempête. En vérité, l’Auvergne avait réalisé son type définitif. Elle n’en voulait plus essayer d’autre. Elle lui demeurait fidèle, alors que partout on le délaissait. Elle résistait, à l’invasion victorieuse partout ailleurs, du gothique, dont il ne faut pas chercher, dans nos montagnes, des exemplaires brillants. A peu près toutes nos églises sont romanes, l’archéologue pourrait redouter la monotonie. Non, le roman auvergnat ne se répète pas pauvrement de proche en proche ; il a sa souplesse et sa diversité ; mais, à travers toutes les différenciations, il garde ses caractéristiques de force et de simplicité. Il n’est pas d’autres écoles avec une pareille énergie de concentration, qui assure à nos montagnes une incomparable unité d’art et de paysage, une aussi pathétique harmonie des créations de l’homme, du sol tragique et de l’âpre ciel arverne.

Cette communion intense du monument et de l’ambiance, nous la sentions dans nos villages les plus reculés ; le retour à nos plus humbles églises de tous les jours ne nous attristait pas du regret des splendeurs un moment apparues. La plus pauvre chapelle peut nous retenir et nous émouvoir, quand elle garde du caractère, qui sauve de la laideur et de la prétention. Quelle franchise, quel aveu de misère saine et vaillante dans « ces clochers à peigne » où les cloches se balancent ou reposent à l’air, à toutes les températures. Il est vrai qu’il ne fait pas plus chaud à l’intérieur, où l’eau gèle dans le bénitier…

CHAPITRE XIV

De Bretagne en Auvergne. — Le Cobreto et le cercle. — Les Auvergnats d’été. — La ballade du veau. — En plein vent ; Mon Auvergne. — La vieillesse du poète. — « Ma mère » ; « Le Grillon ». — De Vielles à Maillane.

En 1898, j’arrivais à une fin de bail du manoir breton où je vivais avec mon fils, un bébé de trois ans. L’été, la distance n’effrayait pas mes amis ; mais l’hiver…! Quand le temps permettait de chasser la bernache, les rudes courses de mer suffisaient à endormir ma pensée… Seulement, bien des jours, par les mois noirs, impossible de hisser la voile, et mon bateau devait rester à son corps mort… Locquémeau était à une douzaine de kilomètres de Lannion, du médecin, du pharmacien… Au moindre bobo de l’enfant, que faire… Enfin, nous n’étions pas d’ici… Le fermier, le pêcheur parlaient breton. Je voulais que mon petit fût un Auvergnat. Je m’en ouvris à Vermenouze. Il n’y avait pas huit jours qu’il m’avait quitté, — qu’il m’avait trouvé un enclos, dont la description m’enchantait, à trois quarts d’heure d’Aurillac, sur les bords de la Cère… En quelques semaines, il arrangeait tout, location avec promesse de vente, à des conditions parfaitement amicales de la part du propriétaire, du notaire, d’ailleurs étonnés de mon acceptation, les yeux fermés ! Que m’importait ? Pouvais-je être mal en Auvergne, au voisinage de Vermenouze…