Et puis, il y avait le Cercle de l’Union, qui ne date pas d’aujourd’hui…[45]
[45] Le besoin d’un tel refuge s’imposait, paraît-il, aux hommes honnêtes et probes, d’honneur et de caractère sociables, tant le luxe et l’amour du plaisir avaient envahi Aurillac. Les femmes se ruinaient chez les modistes. Les élégants se passionnaient pour le domino, en prenant le punch ou le café, dont la première tasse en France aurait été servie, dit-on, à côté du local de la Société, « à l’hôtel patrimonial des Noailles ».
Ce fut le premier titre du Cercle de l’Union, aujourd’hui centenaire, dont le fondateur Antoine Guitard, né et décédé à Aurillac (1762-1846), a laissé le souvenir d’une activité diverse et successive que ne décourageaient pas les événements. Avocat au Parlement, en 1784, Président du Conseil Général en 1790, député à l’assemblée législative en 1791, le consoleur public au Tribunal Criminel en l’an IV, administrateur de la ville d’Aurillac en l’an V, Procureur Impérial en 1807, député aux Cent-Jours, député en 1819. Après 1820, il se consacre au Barreau. Il devient Préfet du Cantal, en 1830, décoré à chaque étape. Il était éminemment qualifié pour vanter à ses compatriotes les nécessités de la prudence et de la concorde, à travers tant de changements de régimes politiques. Loin de « l’esprit de coterie », Antoine Guitard, au 15 janvier 1809, fixe l’esprit et le but de l’orientation :
La Société n’est qu’une réunion d’hommes paisibles, qui ont convenu d’un lieu, pour s’y délasser ensemble de leurs travaux, et y passer leurs moments de loisir, avec agrément et peu de frais…
La Société littéraire d’Aurillac…
C’est là que Vermenouze venait lire les journaux et fumer sa pipe, et que se préparait lo Cobreto, l’organe de l’École auvergnate et du Haut-Midi (1895). Ces feuillets de patois cantaliens me touchaient infiniment. Ils me prouvaient que je n’avais pas eu si tort de ne pas me laisser encercler dans tant de groupements étroits, hors desquels il n’y avait point, paraît-il, de salut littéraire ! Un jour, j’étais sorti du naturalisme, de l’impressionnisme, du décadentisme, du symbolisme, pour faire tout simplement un tour au pays. J’avais écrit, là-dessus, de tout mon cœur, de toute ma jeunesse. Évidemment, il n’en sortait aucune nouveauté d’école. Un livre qui s’intitulait : L’Auvergne ! De l’histoire, de la géographie, de la compilation ! C’était la rupture avec les cénacles unifiés. En revanche, de fortes compensations, dans le mouvement régionaliste. La petite patrie valait bien les petites chapelles. Je suis assez fier d’y avoir couru d’instinct, sans l’indication de personne, il y a trente ans ! d’autres s’empressent, désormais, un peu tard. On découvre la France. Pour le réveil auvergnat, je revendique l’honneur d’avoir été à la peine.
La peine fut un plaisir quand la Cobreto nous révéla l’exaltation et l’émulation que suscitait la production inspirée et locale de Vermenouze ; dès ses premiers airs, la Cobreto se faisait entendre jusqu’au plus lointain midi. Frédéric Mistral saluait l’avènement de Vermenouze et de l’École Auvergnate, comme une date du félibrige. Félix Gras acceptait de présider en juin 1895 aux félibrées de Vic-sur-Cère, de Vic-en-Carladès où l’ombre du moine de Montaudon dut tressaillir à la nombreuse, savante et chaude éloquence d’Eugène Lintilhac.
Le Cercle, la Cobreto, ce fut l’effort charmant d’Armand Delmas, jeune avocat lettré, le conteur exquis des Menettes de Roumégoux et de l’Armoire au linge blanc ; à qui il n’a manqué qu’un peu d’assiduité au travail pour dépasser les frontières provinciales ; mais ce n’est pas rien que d’avoir signé des pages qui font regretter que l’auteur n’en ait pas publié davantage, ce n’est pas rien que d’avoir, en nos rudes pays, voulu la vie plus polie, plus élégante et sacrifié son repos pour l’agrément de ses concitoyens, ce n’est pas rien que d’avoir négligé sa production personnelle pour favoriser la renommée du voisin : Flour de Brousse doit à l’initiative généreuse d’Armand Delmas d’avoir été imprimée ; et, des fondateurs de la Cobreto, il fut le plus opiniâtre et le plus ingénieux, certainement. Il y a attrapé chaud, pour le reste de son existence ! A force d’aller et venir, il gardait, au plus glacé de l’hiver, le front en sueur, qu’il lui fallait éponger, sans cesse, de son mouchoir. Pour moi, membre forain ! — j’ai passé là plus d’une heureuse soirée ; les consommations y étaient de marque, et, après l’arrivée solennelle des journaux, sur le coup de 9 ou 10 heures, les joueurs partis, la conversation s’y prolongeait, non sans violence, dans la nuit, jusqu’à la route par laquelle je devais pédaler 4 ou 5 kilomètres pour regagner mon gîte, à travers les vapeurs de la prairie arpajonnaise…
L’été on s’avançait vers le square, à la terrasse du café mitoyen, où se rencontraient les « Auvergnats de Paris », fidèles à la petite Patrie, Lintilhac, en passe de devenir sénateur, Francis Charmes, en route pour remplacer Brunetière, à la Revue des Deux-Mondes, le comte de Miramon-Fargues, et Louis Delzons, prématurément disparus, avant d’avoir fourni toute leur mesure, Jean de Bonnefond, redouté pour son esprit, Louis Farges, des Affaires étrangères, aujourd’hui député, Marcelin Boule, le savant professeur au Muséum.