Ce fut le début de la conversation, à Maillane, dans la blanche salle à manger que Paul Arène comparait à l’intérieur d’un phare. Mais ici, la lampe ne s’éteint jamais, il y brûle, sans cesse, la flamme géniale du poète.

Mistral nous faisait goûter son raisin. Il avait donc des vignes ? Non, plus de vignobles, un petit clos pour son dessert, et sa bouteille personnelle. Après avoir planté, comme tout le monde, il y a une dizaine d’années, escomptant la facilité du bénéfice, il avait bientôt arraché ses vignes, reculant devant la dépense du matériel, de la vaisselle vinaire !


A ce moment, la servante parle à l’oreille du maître, qui sort, rentre peu après, pose sur la nappe des papiers, une facture dont il nous montre le timbre frais acquitté :

— Je viens de verser quinze cents francs à mon entrepreneur… Vous ne vous douteriez pas pour quel travail ?… Eh bien ! j’ai fait faire mon tombeau…

(En Annam, en Chine, souvent mes hôtes m’avaient montré leurs monuments funéraires, construits d’avance, qui font partie, pour ainsi dire, d’un mobilier usuel tant soit peu confortable… En France, c’est plus rare…)

Les yeux de Mme Mistral s’embrument ; l’admirable et tendre épouse s’attriste du tour que prend la causerie, mais cela ne saurait durer… Comme le vent chasse les noirs nuages, d’une voix joyeuse, d’un geste dominateur, le Maître refoule si loin les pensers lugubres !

Jamais Mistral ne m’était apparu aussi en verve, d’une telle fougue juvénile, si robuste et si droit dans sa fière stature : il semble bien commander au Temps ! Aussi, Mme Mistral s’est rassérénée et conte à son tour des traits de la race, ce mot d’une jeune fille toujours gaie, qui disait :

— Chez nous, c’est de famille, on meurt en riant !

C’est dans une journée aux Baux, parmi les ruines merveilleuses, devant le Pavillon de la Reine-Jeanne, que l’idée de son tombeau a traversé l’esprit du promeneur…