Elle s’est en plein ciel, à jamais érigée…

Puis vers le Nord, je vous avais oublié un peu. Mais, soudain, votre souvenir, impérieusement, a bondi sur moi ; j’acquitte une dette, pour laquelle il n’est pas de moratorium : vous voulez que je dise quel patriote vous étiez, avec un magnifique espoir…

Il n’y a pas trois semaines, je souriais de ces annonces de guerre.

Sans doute, au Congrès de la Presse de Copenhague, où nous nous étions rencontrés avec une tourbe d’Allemands compacts et agressifs, j’avais dû m’avouer que des rapports policés étaient difficiles avec cette brutale engeance, toute ruée à la pâture des banquets. De ces télégrammes de conflits diplomatiques ma génération en a tant lus, depuis près d’un demi-siècle ! On se battrait, pour ces histoires de Serbie ? Quelle plaisanterie ! Et voici que les peuples se ruent à la bataille, deux millions d’hommes s’échelonnent aux frontières. Paris s’est vidé de ses forces vives. On ne sait rien, sinon que d’immenses armées se hâtent pour une lutte formidable, comme il ne s’en est peut-être jamais déclarée. Ceux que l’âge condamne au plus cruel loisir demeurent désemparés sans plus d’âme que les vieilles barques échouées à pourrir sur le rivage. Impossible de travailler, de s’attacher à rien. C’est le plus merveilleux été de chaleur et de fleurs, de caniculaire torpeur et de silence. Tout repose, dans une sieste fastueuse, le tumulte habituel des travailleurs, des machines, des bêtes, du plaisir, anéanti…

Je suis seul, mon fils surpris en vacances dans un village de Normandie, d’où il m’écrit sa volonté de s’engager à Rouen, à Paris ? il ne sait, avec les difficultés des parcours[50]… Quelle angoisse !… Je suis seul, désorbité… Je fais la ronde, à travers le château, la mémoire écrasée de tout ce passé… Ici, Bonaparte revenant d’Égypte, de Marengo… De ce cabinet Napoléon est parti pour Sainte-Hélène… Ces arbres centenaires, ces obélisques commémoratifs sont troués des balles, des biscaïens de 1815, de 1870… J’ai froid, j’ai peur… Je me réfugie dans le studio exotique où j’ai réuni mes quelques bibelots d’Extrême-Orient. Dans ce cadre reculé, où s’exilent des Bouddhas des plus lointaines pagodes d’Extrême-Asie, s’entassent la centaine de volumes et la documentation de ce livre en préparation… Je n’ai guère de goût à m’y remettre… Cependant, si je pouvais travailler : où en étais-je ?… A Vermenouze, toujours, naturellement ! Naguère, j’ai dit le chasseur de sauvagine. Je voulais ensuite raconter le Celte irréductible, — qui le 24 juin 1895, au théâtre d’Aurillac, recevait le Capoulié Félix Gras et les Félibres, en récitant l’Aigle et le Coq :

[50] Charles-Jean Ajalbert a rejoint le 113e régiment d’infanterie le 15 septembre, à Rouen.

… Je ne viens pas vous parler d’harmonie, d’union, d’humanité pacifique ; car la France est blessée, encore, trop au vif. Je vais chanter l’épée héroïque.

Et je crois que nous aurions tort de célébrer la paix, — tant que nous n’aurons pas mis en place — la chair, de notre chair, notre membre coupé, — notre Lorraine et notre Alsace.

Vermenouze ne savait guère d’histoire de France que le commencement, qu’il avait appris à l’humble école des frères, et la fin, 1870-1871, où il avait servi, à vingt ans… Dans le deuil inconsolable de la défaite, c’est au passé glorieux de l’Auvergne que se retrempait sa foi dans la sûre revanche. Voici César, son cheval hennissant, avec du sang montagnard jusqu’au cou, foulant la chair vive du pays :

Mais le cœur d’un grand peuple bat dans notre pays.

C’est l’antre du lion ; l’étranger n’y entre jamais sans péril, — l’étranger sur le sol de notre Auvergne — est toujours en péril !

Car l’Auvergne a ses rochers pour rempart, — et de ses mâles forts elle a la chair. — Pour rempart, — l’Auvergne a sa montagne — et la chair de ses fils !

Dans le ciel étoilé, un homme, — à la cime des puys s’est dressé. — Étoilé, — le ciel couronne d’astres — l’homme qui s’est dressé.

Il méprise l’armure : une peau — d’ours sauvage lui sert de manteau. — Une peau — sur une cuisse velue — se déploie en manteau.

Et de sa chevelure de Lion, rousse et dure, ressemble à une gerbe de blé mûr. — Roux et dur, — l’or blond de sa crinière — ressemble à du blé mûr.

Comme un rayon de soleil, dans le vent, — sa moustache, là-haut, flotte et pend. — Dans le vent, — superbe, elle se déploie — et sur la poitrine lui pend.

Il souffle dans une corne de taureau, — et fait retentir tout le Cantal. — Elle est d’un taureau — cette corne rauque, — qui beugle dans le Cantal.

Les hommes à l’œil bleu sont accourus avec la hache à deux tranchants au poing, et les Latins reculent et César fuit…

Et les montagnards fiers et velus, — remontent vers les pays et vers les sommets. — Fiers, velus, au poing la hache ébréchée, — ils remontent vers les sommets…

Tu as bien fait ton devoir, mon pays. — Gloire à ton fils, Vercingétorix ! — Mon pays, — gloire, gloire immortelle — à Vercingétorix !

De cette rudesse, de cette simplesse épiques, il y a maintes strophes dans l’œuvre de Vermenouze.