D’Évian-les-Bains, je suis rentré à Malmaison le matin de la mobilisation.
Durant quinze jours, j’ai été incapable d’une lecture, d’une pensée.
Je suis seul, mon fils est parti s’engager…
Depuis deux ans j’ai une table chargée de travail, de mes documents pour ce livre à peu près achevé. Restaient quelques chapitres, à tirer de mes nombreux articles sur le félibrige de Vielles, sur celui de Maillane. Je me suis remis à cette facile besogne mais souvent interrompue par des rumeurs inaccoutumées, des roulements d’autos, des marches de troupes, des piétinements de troupeaux, des abois insolites.
Depuis un mois, je suis obligé de rentrer avant la nuit, quand je m’aventure vers Paris. L’Auvergne et la Provence m’ont apaisé quelques heures. Par ces nuits splendides d’un été lumineux et torride, comme je n’en avais pas vécu ici ; et les roses sont ivres de soleil, et, au lever du jour, des pigeons roucoulent éperdument sur les toits…
Est-ce tout ça ? mais je suis follement confiant, et je ne puis croire à la guerre à quelques kilomètres d’ici.
Tout de même, le Gouvernement est parti pour Bordeaux — et je suis du camp retranché de Paris, comme en 1870. Ce matin, j’ai vu que l’on creusait des tranchées à la Porte-Maillot, et que l’on jetait les arbres en travers des avenues. Et des avions allemands survolaient Paris. Pour demain, après-demain la canonnade. L’heure n’est plus à la littérature, il n’est que temps de ficeler le manuscrit. Verra-t-il le jour ? En tout cas, je désire que ce soit tel que, malgré son achèvement hâtif.
Car il est bien fini pour moi.
Je ne me vois pas, après la guerre, revenant sur ces pages lointaines. Oui, comme ce sera loin…