Quand l’oiseau de noble naissance vit paraître sa beauté, il se mit à chanter doucement, comme il fait d’ordinaire vers le soir. Puis il se tait et cherche ingénieusement comment il pourra lui faire entendre, sans la surprendre, des paroles qu’elle daigne ouïr :
Celui qui vous est amant fidèle voulut que je vienne en votre pouvoir pour chanter selon votre plaisir…
Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir aussi grande joie, car jamais ne naquit de mère un homme qui ait pour vous tant d’amour, je partirai et volerai avec joie où que j’aille ; mais non, car je n’ai pas dit encore mon plaidoyer.
Et voici ce que je veux plaider : qui met son espoir en amour ne devrait guère tarder, tant d’amour a des loisirs ; car bientôt les cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme la fleur change de couleur sur la branche…
L’oiseau a bien volé tout droit vers le pays où je l’ai envoyé ; et il m’a fait tenir un message, suivant la promesse qu’il m’a faite : « Sachez, dit la dame, que votre discours me plaît ; or, écoutez — pour le lui dire — ce que j’ai au cœur.
« J’ai bien sujet d’être triste, car mon ami est loin de moi… la séparation fut trop rapide, et, si j’avais su, je lui aurais témoigné plus de bonté, c’est ce remords qui m’attriste.
« Je l’aime de si bon cœur qu’aussitôt que je pense à lui me viennent en abondance jeux et joie, rires et plaisirs ; et la joie dont je jouis secrètement aucune créature ne la connaît…
« Même avant de le voir il m’a toujours plu ; je ne voudrais pas en avoir conquis qui fût de plus haute naissance…
« Le bon amour est semblable à l’or, quand il est épuré ; il s’affine de bonté pour celui qui le sert, avec bonté, et croyez que l’amitié chaque jour s’améliore…
« Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure et vous lui direz en clair langage de quelle manière je lui obéis. » Et l’oiseau est revenu très vite, bien renseigné et parlant volontiers de son heureuse aventure[23].
Rossinhol en son repaire
M’iras ma donna nezer
E dignas lil men affaire…
Chrestomathie Provençale, Karl Bartsch, Elberfeld, 1875.
Mais, Pierre d’Auvergne peut chanter que « l’homme sans amour ne vaut pas mieux que l’été sans grain », on n’est pas toujours assuré de sa sincérité amoureuse. Par contre, les poètes contemporains n’ont point à douter de ses sentiments caustiques qu’il expose dans un sirvente, plus tard repris et continué par le moine de Montaudon :
Je chanterai de ces troubadours qui chantent de plusieurs façons. Les plus mauvais croient faire des prodiges ; mais je leur conseille d’aller chanter ailleurs ; car il y en a une centaine qui n’entendent pas la force des mots, et qui ne sont faits que pour garder les moutons.
Chacun recevait son couplet, d’une virulence qui ne serait pas reniée de nos polémiques d’actualité.