De ces vers, courtois ou satiriques, Pierre d’Auvergne devait se repentir :
Amour, vous auriez bien sujet de vous plaindre, si un autre que le juge juste m’éloignait de vous, car c’est à vous que je dois les honneurs de la gloire. Mais ceci ne peut durer, Amour courtois ; je cesse d’être votre ami, je suis trop heureux d’aller où le Saint-Esprit me guide ; c’est lui qui me mène ; ne vous fâchez pas, si je ne reviens pas vers vous.
La poésie des troubadours, à ses origines, et longtemps après, est toute profane, malgré tant d’adeptes ecclésiastiques : on l’a vu par le moine de Montaudon. Pierre d’Auvergne aura été un des premiers à tourner sa pensée vers des fins religieuses :
Il faudra mourir et passer par le chemin où sont passés nos pères… nous mourrons tous ; les richesses ne nous sauveront pas… Contre la mort ne peuvent se défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis.
Ce sont là, conclut J. Anglade, des thèmes lyriques par excellence ; d’autres poètes, même parmi les troubadours, les ont développés avec plus de bonheur, mais Pierre d’Auvergne est un des premiers à les traiter ; cette priorité, d’abord, et, ensuite, une certaine originalité dans l’expression des sentiments, que la poésie des troubadours ne connaissait guère encore, justifie l’attention que l’on doit donner dans l’histoire de la littérature provençale à ces poésies religieuses[24].
[24] « Les chants de croisade » renferment bien une partie religieuse, mais factice, accessoire ; ils sont historiques, satiriques, plus que religieux.
C’est un autre Auvergnat, un vellave, Peire Cardenal, qui fera entendre, dans ce genre, la voix la plus hardie, d’une éloquence vengeresse, toute chargée de foi et de colère, toute tonnante d’imprécations orageuses.
Peire Cardenal naquit au Puy, de souche noble. Au chapitre de la cathédrale il apprit ses lettres, et sut bien réciter et bien chanter. La cléricature ne l’attira pas : « Il s’éprit de la joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune », tout ce qu’il fallait pour réussir auprès des dames, par les cours où il se présentait avec son jongleur qui interprétait ses compositions. Or, ce n’est point par de frivoles chansons que s’illustra Peire Cardenal. Tout de suite éclate à son esprit le néant des vanités du monde. Encore, le Moine de Montaudon, Pierre d’Auvergne, avait, si peu que ce fût, sacrifié au goût du temps. Pour l’amour Peire Cardenal n’a que de virulentes critiques :
Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L’une a un amant, parce qu’elle est de grande naissance, et l’autre, parce que la pauvreté la tue ; l’autre a un vieillard et dit qu’elle est jeune fille, l’autre est vieille et a pour amant un jeune homme ; l’une se livre à l’amour parce qu’elle n’a pas de manteau d’étoffe brune ; l’autre en a deux et s’y livre autant.