Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont des criminels ; quand je les vois habiller, il me souvient d’Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l’enclos des brebis ; mais, par peur des chiens, il se vêtit d’une peau de mouton, puis mangea tous ceux qu’il voulut…
Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent d’ordinaire le monde ; maintenant, ce sont les clercs qui ont le pouvoir, ils l’ont gagné en volant ou en trahissant, par l’hypocrisie, les sermons ou la force… Je parle des faux-prêtres qui ont toujours été les plus grands ennemis de Dieu.
Il s’emporte contre l’opinion, accréditée par le pape et les cardinaux, que l’aumône rachète tous les péchés :
Les riches auraient donc plus de facilité pour le salut que les pauvres.
Il faudra venir jusqu’à Pascal pour retrouver cette verve drue, précise et brûlante, auvergnate :
Indulgence, pardons, Dieu et le diable, ils mettent tout en usage. A ceux-là ils accordent le paradis par leurs pardons ; ils envoient ceux-ci en enfer par leurs excommunications. Ils portent des coups qu’on ne peut parer ; et nul ne sait si bien forger des tromperies qu’ils ne le trompent encore mieux.
Voyez les jacobins, sur lesquels s’acharna Peire Cardenal :
Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été, épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelle à la française, et quand il fait grand froid en bon cuir de Marseille, bien cousu, ils vont prêchant et disant qu’au service de Dieu ils mettent leur cœur et leur avoir… Si j’étais mari, je me garderais de laisser approcher de ma femme ces gens-là : car ces moines ont des robes de même ampleur que celles des femmes : rien ne s’allume si aisément que la graisse avec le feu…
Certaines pièces sont d’une véhémence biblique, qui semble monter de l’Ecclésiaste :
Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse ; aussitôt, ils deviennent l’ami du riche, et si la maladie l’accable, ils se font faire des donations. Mais savez-vous que devient la richesse mal acquise ? il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien ; c’est la mort qui les abat, et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux ne leur manqueront pas.
Évidemment, Peire Cardenal ne s’attaquait, il le répétait sans cesse, qu’aux mauvais prêtres « larges en convoitises mais chiches de bonté »… Cependant, soit d’élan, soit à la réflexion, il croit utile de préciser sa croyance en Dieu — et à Rome. En effet, plus d’une fois, Peire Cardenal fulmine en marge du dogme et tient à Dieu des discours d’une énergie bien profane :