Je veux commencer un nouveau sirvente que je réciterai au jour du jugement à celui qui me créa et me forma du néant ; s’il veut m’accuser de quelque faute et me mettre parmi les damnés, je lui dirai : Seigneur, pitié, arrêtez ; j’ai combattu toute ma vie les méchants ; gardez-moi, s’il vous plaît, des tourments de l’enfer.

Je ferai émerveiller toute sa Cour quand on entendra mon plaidoyer ; car, je dis que Dieu est injuste avec les siens, s’il pense les détruire et les mettre en enfer ; car il est juste que celui qui perd ce qu’il pourrait gagner au lieu d’abondance gagne la disette : Dieu doit être doux et libéral pour retenir à la mort des âmes de ses créatures.

Sa porte ne devrait pas se fermer, pourvu que toute âme qui voudrait y entrer y passât joyeusement ; car jamais cour ne sera parfaite si une partie pleure pendant que l’autre rit ; et quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s’il n’ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison…


Il devrait bien anéantir les diables ; il en aurait plus d’âmes et plus souvent ; cette exécution plairait à tout le monde et il pourrait s’en absoudre lui-même.

Beau Seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous ; au contraire, j’ai en vous le ferme espoir que vous m’assisterez à l’heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et mon âme. Et je vous ferai une belle proposition : renvoyez-moi où j’étais avant de naître, ou bien pardonnez-moi tous mes péchés ; car je ne les aurais pas commis si je n’avais pas existé.

Peire Cardenal fut vraiment un trouveur de poésie religieuse, — qui se développera ; encore il introduisit cette nouveauté d’écrire en l’honneur de la Vierge ; ce qui deviendra fréquent après lui, mais n’existait pas avant :

Si, ayant souffert en ce monde, j’allais brûler en enfer, ce serait tort et péché ; car, je puis vous reprocher que pour un bien vous m’avez donné mille maux. Par pitié, je vous prie, dame Sainte Marie, qu’auprès de votre fils vous nous serviez de guide !

Par cette intercession, Peire Cardenal achevait le précédent sirvente. Il a laissé des invocations à la Vierge d’une suavité qui contraste avec ses satires. Nous en resterons à celles-ci qui émanent plus sûrement du montagnard vellave.

Il nous faut dire que les gens d’église ne lui faisaient pas oublier rois et seigneurs :

Vous les perceriez (les méchants barons) en deux ou trois endroits pour en faire sortir la vérité, qu’il n’en sortirait que des mensonges, qui se déborderaient comme un torrent… Lorsqu’un grand se met en route, il a comme compagnon — devant, à côté, derrière lui — le crime ; la convoitise est du cortège ; le Tort porte la bannière et l’Orgueil le guidon…

Les gens de justice ne sont point épargnés non plus. Mais nous revenons à la terrible opinion que Peire Cardenal avait de tout son siècle :

Depuis le levant jusqu’au couchant, je fais cette proposition à tout le monde : je promets un besan à tout homme loyal pourvu que chaque homme déloyal me donne un clou ; un marc d’or au courtois si le discourtois me donne un denier ; un monceau d’or à chaque homme vrai, si chaque menteur veut me donner seulement un œuf. J’écrirais sur un parchemin, large comme la moitié du pouce de mon gant, toutes les vertus qui sont dans la plupart des hommes ; d’un petit gâteau, je nourrirais tout ce qu’il y a d’honnêtes gens, mais si je voulais donner à manger aux méchants, j’irais sans regarder criant partout : Messieurs, venez manger chez moi…

Tel est le thème de furieuse misanthropie où il excelle. Ces diverses citations montrent assez l’originalité, la vigueur du tempérament littéraire, la franchise et le courage du Peire Cardenal, troubadour sans amour.

III