Quel trajet de l’humble naissance au plus vaste savoir d’alors, de la baguette du pastour à la crosse pontificale, après ce départ où le jeune voyageur doit improviser un pont avec son bouclier pour faire passer son cheval sur une passerelle disjointe. Car, l’expédition ne se faisait pas sans encombres, à entendre la complainte romane des Pèlerins que la Confrérie de Saint-Jacques dirigeait annuellement d’Aurillac vers Compostelle de Galice, où l’abbaye Saint-Géraud entretenait l’église, le prieuré, un hôpital de la Vierge Marie au Mont Ebroarinus :
CHANSON DES PÈLERINS DE SAINT-JACQUES[2]
[2] Canso dels Pelegrins de San Jac
Sem pelegrins de vila aicela
Que Orlhac proch Jordan s’apela :
Avem laissatz nostres parens,
Nostra molhers et nostras gens,…
« Nous sommes des pèlerins de la ville — qu’on nomme Aurillac près Jordanne ; — nous avons laissé nos parents, nos épouses et tous nos gens,
Pour aller en plus grande troupe — voir Saint Jacques de Compostelle. — Le Christ qui de droit fait envers — veuille enrichir beaucoup mes vers !
De notre ruelle et maison — près du moûtier de Saint Géraud — nous fûmes tous à la paroisse — afin d’y prendre nos coquilles.
Nous y priâmes dame la Vierge — de nous mettre en son paradis — et nous exempter du péage — pour bien faire le saint voyage.
Quand nous fûmes là-bas, à Bayonne, — tout près des pays espagnols — il fallut changer bel argent — pour écus et monnaie grossière.
Quand nous fûmes à Vittoria, — nous vîmes la verdure en fleurs : — joyeux, nous cueillîmes lavande, — thym en un pré, et romarin.
Quand nous fûmes sur les ponceaux, — comme ils tremblèrent, au passage qu’on fit ! — Nous croyions mourir : « Paix ! Ah ! paix ! — Sauve les pèlerins, saint Jacques ! »
A Burgos, une confrérie — merveille étrange nous montra : — dans son église, à grands frissons, — un crucifix suait sa sueur.
En pleine ville de Léon, — nous chantâmes une chanson, — et les dames en abondance — venaient ouïr les fils de France.
Arrivés aux monts Asturiens, — les pèlerins eurent grand froid ; — à Salvador, nous adorâmes — jour et nuit un clou de la croix.
Quand nous fûmes à Rivédièr — des sergents voulurent mettre en prison — jeunes et vieux ; mais les Auvergnats firent : — nous sommes pour Géraud et pour l’Abbé !
Devant le juge, nous le dîmes — que pour prier Dieu nous venions, — non pour faire mal ni dommage. — Le juge dit — « Paix ! bon voyage ! »
Nous sommes en Galice. O Saint Jacques, — garde les pèlerins des péchés. — Et donne-leur fromage et blé — pour qu’ils en fassent force deniers.
Prions pour Monseigneur l’Abbé — qui nous a tous réconfortés — Dans la maison sur la montagne — De pain, de vin et de provisions[3].
[3] Selon le texte de M. René Lavaud, dans les Troubadours cantaliens, qui juge cette version la meilleure de toutes et la plus ancienne.
« A quelle époque remonte cette chanson ? La version imprimée ici paraît être du XIVe ou du XVe siècle. Mais il est très possible que le premier texte ait été beaucoup plus ancien.