Elo bourreio è la cabreto
Tourou toutchiour lou mèmo rong…
Dès que je tourne me mémoire vers cette journée qui se dérobe derrière un rideau de pluie incessante, le visage de Vermenouze est seul à surgir, en triangle osseux qu’allongeait l’arête du nez descendant vers la barbiche en pointe ; il y avait de l’arabe dans ses traits maigres, sa peau tannée de nomade du désert ; à défaut de burnous, on l’imaginait volontiers sous la bure ascétique de quelque monastère espagnol !
Que je mette l’oreille aux portes du passé, pour y retrouver le premier son entendu de sa voix, elle éclate métallique et martelée, mordante et combative ; sur cette physionomie rude, comme rocheuse, avec sa touffe de poil revêche aux lèvres et au menton, il coulait de la douceur et de la bonté des yeux tendres et frais comme des sources claires ! La modestie, l’assurance, l’indépendance et la fierté se décelaient à ses regards, à sa parole, à son geste. L’assurance venait de ce qu’il avait fait de son mieux. Il ne jouait pas un rôle. Il n’écrivait guère que pour quelques amis, et ne disait que peu en public. De sa vie aventureuse au delà des Pyrénées, peut-être, avait-il pris ces gestes, cette allure que l’on ne possède pas si aisés, ni si nobles, dans nos lourdes montagnes.
Car, tout de suite, c’est par l’accord vigoureux de sa personne et de sa poésie qu’il m’impressionna. L’originalité ne pouvait guère briller dans cette apostrophe à nos humbles souffleurs de cabrettes. Mais la sincérité, la conviction, la simplicité du récitant imposaient le rythme et la phrase, révélaient un tempérament, prouvaient un caractère. La curiosité me pressait. Certainement, notre patoisant n’était pas qu’un versificateur local, comme il s’en produit à toutes inaugurations et commémorations régionalistes. Sans doute, Vermenouze n’était pas qu’un faiseur d’à-propos. Mon voisin accepta la conversation. Elle ne devait s’achever que vingt ans plus tard, — avec la Mort.
CHAPITRE X
Chez Vermenouze. — Ancien émigrant « espagnol », liquoriste, poète et chasseur. — Les colères de Vermenouze : la montre tyrannique ; la servante sourde. — La truite fraîche. — La bécasse à point. — Une histoire de chasse. — La rôtie et le « Vieux Fel ». — L’intérieur du célibataire. — « L’ouverture » du 14 juillet.
Dès le lendemain de cette journée diluvienne, je pénétrais dans l’intimité pittoresque et chaleureuse de Vermenouze. Avec lui, l’invitation était prompte et cordiale autant que rare. Son intérieur ne s’ouvrait qu’à quelques amis très chers. Il était incapable de convier le passant de hasard. Sans doute, sa sympathie rapide venait de mon admiration spontanée pour ses strophes patoises. Il avait été étonné que, débarquant de Paris, j’entendisse le parler natal. Puis, je n’avais pas été moins enthousiaste que lui à célébrer la petite patrie, dans mes allocutions aux ministres ruisselants d’averse, pareils à des phoques émergeant d’un aquarium, qui honoraient de leur visite inondée notre festival amphibie.