D’après M. Stoïtchof, la bourrée, cette danse nationale d’Auvergne, serait, y compris son nom, d’origine bulgare ! Les Bulgares ne chantent-ils pas, en dansant : Bouréno Bourenké ? Avec de semblables rapprochements on arriverait vite à démontrer, par exemple, que le français chou vient de l’allemand schuh, soulier, — ou vice versa, — et il n’y aurait plus, pour confirmer l’hypothèse, qu’à rappeler l’anecdote classique à Paris de la semelle trouvée par l’Auvergnat dans sa soupe aux choux !
Pour parler sérieusement, il est certain que les anciennes danses populaires de pays très éloignés les uns des autres ont souvent entre elles des caractères frappants de ressemblance. Un Portugais de mes amis m’a affirmé — tout comme le Bulgare — que ses compatriotes dansaient une vieille danse de tout point semblable à la bourrée. Et qui sait si, au lieu de plonger dans la nuit des temps, ces danses, moins vénérables peut-être qu’on ne le croit, ne viendraient pas tout simplement de telle ou telle capitale, et si ce ne sont pas des survivances provinciales de pas dansés à la cour à telles ou telles époques, — lâchons le grand mot, de modes parisiennes ?
C’est l’histoire de nos costumes provinciaux, dont je déplore autant que quiconque la disparition, mais qui ont pour la plupart une origine parisienne et non, hélas ! régionaliste.
Il y a tout à présumer que la bourrée auvergnate vient du Nord. D’après M. Giraudet, fondateur de l’Académie de danse, elle aurait été dansée à Paris en l’an 879. J’ignore où ce renseignement a été puisé, et j’ai tout lieu, je l’avoue, de me méfier : l’éminent artiste rendrait un service inappréciable à la philologie s’il retrouvait l’état civil du mot « bourrée ».
En attendant, une seule certitude existe : c’est que l’Auvergne — suprême paradoxe ! — a emprunté au français le mot de sa danse nationale : du mot français bourrée, elle a fait bouréyo, comme du mot idée, idéyo, etc. « Bourrée » est cité en français, pour la première fois, par Antoine Oudin, en 1642. Je ne crois pas qu’on trouve ce nom de danse en Auvergne avant le XVIIIe siècle.
Le nom de la bourrée — sinon la chose — a été transmis à l’Auvergne par le Bourbonnais, où la bourrée pendant le XIXe siècle, a été tout autant en honneur, ainsi que dans le Haut-Berry : relisons, pour nous en convaincre, les délicieux Maîtres Sonneurs, de George Sand. Car, aujourd’hui, même dans la Limagne d’Auvergne, on ne danse plus la bourrée : la plupart des jeunes gens l’ignorent autant que les Parisiens.
Il faut féliciter les Cantaliens, plus traditionalistes, d’avoir conservé cette danse pittoresque… Même si elle n’est ni celtique, ni bulgare. Peut-être les érudits du Bourbonnais et du Berry pourront-ils éclaircir définitivement le mystère de ses origines.
En tout cas, c’en est fini de la saugrenue étymologie fabriquée par un folkloriste en délire, d’après qui bourrée viendrait de : Bou reï yo (bon roi il y a !), acclamation dont l’on aurait salué les nouveaux souverains à leur avènement dans les villages d’Auvergne. Or, voici que La Veillée d’Auvergne, par la plume de M. Marcellin Boudet, apporte des arguments historiques à M. le docteur C. Stoïtchof. En 1210, de redoutables bandes s’emparent de Laguiole, de Mur-de-Barrez, menacent Aurillac et Rodez. Le seigneur de Tinières les arrête et les écrase. Chaque année, un présent est remis au sauveur de Rodez, dont les envoyés doivent crier par trois fois : « Viva Tinièros que nos a défendut des Albigés et des Bulgares ! »
Quelques années après, l’incursion est renouvelée par un prince portugais, surnommé le Bugre, d’Avignon, soit qu’il eût des Bulgares avec lui, soit pour rappeler la terreur des envahisseurs balkaniques. Le Bugre fut battu, capturé et conduit à Paris.
En 1502, Gourdièges, canton de Pierrefort, — celui de mon enfance ! — est occupé par une tribu d’Albanais à la solde des ligueurs. Il fallut leur donner assaut au château et « le forcer au pétard ».
Par la suite, Bulgares, Albanais, Slaves, sont étiquetés Égyptiens Bohémiens. « On bloquait dans cette expression les tribus slaves, bulgares, danubiennes et autres étrangers ». M. Boudet conclut « que des Auvergnats et des Bulgares et autres gens des Balkans ont pu danser ensemble la bourrée en plein Cantal, à une époque infiniment plus moderne qu’on n’aurait cru. »
Ce qui n’est pas moins troublant, et dont ne parlent pas M. Marcellin Boudet et M. Gandilhon Gens d’Armes, c’est que la cabrette auvergnate et la gaïda bulgare ont le même instrument de musique, — l’outre qu’il faut gonfler et dont le souffle, à la pression du bras, alimente la flûte rustique.
Mais revenons à Aurillac, où je devais connaître Arsène Vermenouze, à ce festival de museteurs qui me le donna comme voisin de jury, sous le péristyle du Palais de Justice.
Là, s’entassaient les concurrents aux outres enrubannées, tandis que, par l’averse croulante, sous de profonds parapluies, la foule emplissait la vaste place où, depuis, a prospéré le square tout grêle alors. Nous écoutions, nous prenions des notes pour le classement… Tout de même, ils étaient trop — et puis, ils ne voulaient pas s’en tenir à leur répertoire rustique, ils s’attaquaient à des airs d’opéra, à des rengaines de café-concert ! Un ministre passa, et la cohorte officielle, avec discours d’usage qui, pas plus que la Cabrette, n’enrayèrent les cataractes ! Aussi, quand se dressa « le poète local », inscrit au programme, je pensais qu’il n’y avait plus d’espoir. Devant nous, le Déluge ? Or, c’était Vermenouze qui, déjà… qui, depuis ! Ah ! il pouvait bien pleuvoir ! Le rideau de brume s’écartait et ce fut l’embellie merveilleuse où le verbe du Poète lançait une chaleureuse bienvenue aux concurrents :
… La bourrée[36] et la cabrette — tiendront toujours le même rang, — car elles sont filles d’un même sang — et comme dans les mêmes langes — dorment deux jumeaux côte à côte — ainsi font bourrée et cabrette.
Mais dans le cœur de l’Auvergnat — leur amour est planté et pousse, — comme à travers l’herbe et la mousse, — la racine d’un orme ou d’un vergne. — Et nulle musique n’est aussi douce — à l’oreille d’un Auvergnat.