Cependant, le mot : « Bougre » perdait à la longue son sens péjoratif. Il y eut des bons bougres. Au XVIIe siècle, un Joli Boulgare, un Bon Boulgare s’appliquaient à un garçon bien tourné, à un brave homme. L’Auvergne fait un emploi si abondant du terme, que l’Auvergnat, avec son patois, devient le Bougri de Bougra de la chanson ! Aussi, le docteur C. Stoïtchof a-t-il remarqué et rapporté quelle place occupait la ressemblance de notre bourrée avec la Procednitza de ses compatriotes.
Le docteur C. Stoïtchof écrit dans la Revue franco-bulgare :
Les Auvergnats sont très passionnés pour leur danse, la Bourrée, et l’exécutent avec frénésie. J’ignorais jusqu’au nom de cette danse quand, en 1898, réveillonnant avec quelques étudiants auvergnats, je les vis danser la bourrée. Grand fut mon étonnement. Cette danse se rapprochait, à s’y méprendre, de la Procednitza bulgare. Mêmes pas, mêmes gestes, même entrain. Rien n’y manquait : ni les talons s’entrechoquant ou frappant le sol en cadence ni les mains s’agitant en l’air alors que les doigts simulent le claquement des castagnettes ou bien retombent avec bruit sur les hanches, les flexions des genoux, les pas en avant et en arrière, les tours, les demi-tours jusqu’à de petits cris stimulant l’ardeur des danseurs, tout y est. Bien que ce soit là, de par la violence des mouvements, une danse plutôt masculine, les femmes y prennent souvent part, faisant vis-à-vis aux hommes… Mais ce qu’il y a de plus frappant, c’est que dans l’air même de la bourrée on reconnaît le chant le plus populaire, le plus répandu dans les provinces bulgares : Bouréno Bourenké.
Et l’attention est encore attirée par ces deux mots du chant bulgare où nous trouvons le mot bourrée, pas altéré davantage que dans Bourellia, nom patois de la danse auvergnate dans certains départements français et piémontais. Donc l’air, la danse et jusqu’à ces paroles initiales : Bouréno Bourenké nous permettent d’affirmer que nous sommes en présence d’une seule et même chose.
De la danse aux danseurs il n’y a qu’un pas… Aussi le docteur Stoïtchof poursuit :
En 1904, je fis partie d’un voyage d’études médicales consacrées aux stations thermales du centre de la France. Je me trouvai en pleine Auvergne, et quel fut mon étonnement de me sentir là en pays de connaissance : mêmes physionomies, même allure, beaux gaillards bruns aux traits un peu rudes.
Tout cela est auvergnat et tout cela est bulgare, constate le docteur Stoïtchof qui suppose une pénétration de hordes barbares mêlées à nos vieilles populations.
Mais M. Gandilhon Gens d’Armes, arvernisant indéfectible, a tôt fait de proposer l’hypothèse contraire.
Les Gaulois n’ont-ils pas laissé des enclaves celtiques dans l’Europe centrale et presque parmi les Slaves ? Pourquoi n’y en aurait-il pas dans les Balkans ? Ou du moins pourquoi n’y en aurait-il pas eu ? Des Gaulois ont si longtemps subsisté en Galicie. D’autres ont bien pu implanter dans les Balkans des traditions celtiques, des rythmes, des danses celtiques. Les hommes qui parlèrent si fièrement à Alexandre de Macédoine en lui montrant le ciel, étaient fort capables de danser d’endiablées « montagnardes ». Mais oui, monsieur Stoïtchof, j’ai idée que la procednitza bulgare n’est que la bourrée arverne que nos aïeux ont apprise à vos aïeux.
Je commençais à être quelque peu rassuré, d’autant plus que M. Albert Dauzat venait à la rescousse pour maintenir à la bourrée une origine française, sinon exclusivement auvergnate.