Ainsi, émigrer n’est plus s’expatrier. La communication n’est pas rompue entre ceux qui partent et ceux qui restent, — et qui s’ignoraient, aussi, les uns les autres.

Ce fut par Louis Bonnet que je fus introduit, officiellement, en Aurillac, sa ville natale.


Le 16 mai 1891, était inaugurée la nouvelle ligne de Saint-Denis-les-Martel, avec ministre poussant jusqu’à Aurillac. Un comité de la presse cantalienne avait projeté, en regard de la manifestation politique, « un concours de musettes ». Dès mes premiers vers, inspirés de la maigre arête « des fortifs » de Paris, et non du Puy-Mary ! Louis Bonnet m’avait repéré et enrôlé, sans me connaître encore personnellement, dans ses effectifs de combat. Grand maître de la mobilisation, pour utiliser chacun, il attendait l’occasion propice. Je fus de service commandé, pour le festival aurillacois de la cabrette ! J’étais très glorieux de présider à cette solennité peu banale : le voyage s’effectua en musique, si l’on peut dire, avec quelques douzaines de museteurs dans le train ; car, déjà il fallait les faire venir de Paris, où des bals de quartier les conservaient encore ; il n’y en avait déjà plus beaucoup au pays, envahi d’accordéons et de vielles ! A ce tournoi colossal de l’outre traditionnelle, l’audition n’était accordée qu’aux instruments authentiques. Par l’émulation, Louis Bonnet avait tenté d’enrayer la dégénérescence rapide. Hélas, le joueur typique, dont les lèvres collées à l’embouchure, les joues gonflées, faisaient corps, du moins faisaient figure avec la panse sonore arrondie d’un souffle puissant, ce joueur du passé dont le pied martelait sur le sol le rythme des airs populaires, — ce joueur n’est plus, maintenant ; par un cordon, le pied actionne un soufflet qui gave artificiellement la sorte d’oie rouge ou bleue que le cabrettaire serre sous le bras gauche, et qui pousse des cris de chèvre ! la figure de l’exécuteur, impassible, à travers cette aventure, ne fait qu’accentuer l’impression bizarre d’une expérience ou d’une opération sur quelque volatile congestionné ! Que nous voilà loin des fêtes rustiques, où se scandait l’ancienne bourrée, où quelque regret s’éplorait, si plaintif et touchant… L’habileté des doigts n’est pas tout. Je veux croire que le souffle même de la race passait de la poitrine de l’homme dans la poche à danses et à chansons, et lui communiquait le charme naïf que l’on ne goûte plus aux contrefaçons éventées d’à présent. Mais voici que la Bourrée ne serait plus auvergnate ! La controverse a couru les journaux.

Ni hommes ni femmes, tous Auvergnats, disait-on de nous. Il va falloir changer pour : « Ni hommes ni femmes, ni Auvergnats : tous Bulgares ».


En effet, les journaux signalent la prétention des vainqueurs balkaniques de revendiquer notre bourrée montagnarde comme leur danse nationale ; aujourd’hui il n’y a plus de doute que les Boulgres aient poussé de fréquentes incursions à travers le Massif Central.

La Veillée d’Auvergne, sous les signatures de M. Gandilhon Gens d’Armes et de M. Marcellin Boudet, nous fournit de curieuses notes sur « la Bourrée », le mot : Bougre, et les Bulgares en Auvergne. Ce serait par leurs doctrines (hérétiques) que des milliers de Bulgares (expatriés) se firent détester en France des puissances temporelles et spirituelles.

De là à devenir une façon de boucs émissaires, il n’y avait qu’un pas. Il fut franchi. Tout leur fut attribué, le nommable et l’innommable. Voltaire le constate en divers passages. Un fait historique contribua à accentuer le sens défavorable du mot Bougre. Les guerriers de la quatrième croisade, au lieu d’aller combattre les Turcs en Asie, s’immiscèrent dans les querelles de Byzance. Beaudoin, fondateur de l’empire latin d’Orient, ayant offensé le tsar bulgare, celui-ci l’attaqua, le battit près d’Andrinople en 1205, le fit prisonnier, lui fit couper bras et jambes et le jeta dans une oubliette à Tirnovo :

— C’en était assez, dit Voltaire, pour que les Bulgares fussent en horreur à toute l’Europe.