Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger ! et j’y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
Voilà comme je suis, moi.
Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons.
Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre ; elles s’appuient et s’accrochent, et nous allons dégringoler. Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l’équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.
Comme il fait beau ! Un soleil d’or ! De larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui jouent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrière ces groseilliers, fait une musique dans l’air…
— Qu’est-ce que vous faites donc là-bas ? crie une voix du seuil de la maison.
Ce que nous faisons ? Nous sommes heureux, heureux comme je ne l’ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J’enfonce jusqu’aux chevilles dans les fleurs, et je viens d’embrasser des joues qui sentent la fraise.
Comment peut-on dire, que de ses troubadours médiévaux à Jules Vallès, et à tout à l’heure, Le Puy a manqué de littérature !
CHAPITRE IX
En Aurillac. — Louis Bonnet et l’Auvergnat de Paris. — Un concours de « cabrettes ». — La musette et la bourrée. — La Procednitza bulgare et la bourrée d’Auvergne. — Bouréno bouranke ; Bou rei Yo. — Des Bulgares, dans le Cantal en 1210. — Cabrette et gaïda. — La fin de la cabrette. — La révélation de Vermenouze.
Je n’aimai point Aurillac, tout de suite.
J’y venais entre deux trains, de Vic-sur-Cère, où je dirigeais mes vacances d’il y a trente ans.
C’était, pour moi, la ville à préfecture, garnison, magistrats, professeurs, fonctionnaires et commis-voyageurs, — qui sont l’apparence banale de tous les chefs-lieux. Tout ceci est à fleur de pavé. Les nomades administratifs n’entament guère la vie profonde de la cité ; sans doute, ils font renchérir le prix des loyers et de la truite ; leur souffle peut ternir d’embu la glace des cafés ; il n’imprègne pas le basalte foncier, car l’indigène ne se livre guère au passant… Où l’on s’aperçoit que l’étranger compte peu, c’est aux vieilles dates de foires et de marchés, quand la montagne dévale, quand, de toute la région, la vacherie, la ferme viennent installer leurs bêtes et leurs produits par le foirail, le Gravier, le Portail d’Aureinques, les placettes et les rues de la capitale ! Parmi la multitude aux blouses bleues, quels visages de la race, qui n’ont pas changé, sous le vaste chapeau velu ! Il faut céder toute la place aux envahisseurs — qui ne se contentent plus de l’auberge ancienne. Avec ses souliers ferrés et son bâton à lanière de cuir, le café ni l’hôtel ne sont ignorés du fermier d’aujourd’hui, qui ne craint pas la dépense ; mais, ce progrès matériel, l’instruction plus étendue, des mœurs moins rudes n’ont point modifié de beaucoup le statut ancestral.
Ainsi l’ai-je apprécié, par la suite, dans la fréquentation plus intime, dans l’exploration plus nombreuse de l’habitant et du pays, quand les circonstances m’ont rendu familiers et chers ces horizons, quand Aurillac est devenue pour moi le refuge dans la tempête.
C’est à Louis Bonnet, fondateur de l’Auvergnat de Paris que je dois le premier contact attachant avec Aurillac, et qui décida, sans doute, de mon auvergnatisme ! Louis Bonnet, dont la barbe de flamme fut, pendant trente ans, l’étendard de l’Auvergne à Paris ! Quelles ressources de conviction et d’énergie, de foi et d’habileté, au service d’une cause qu’il a créée et dont il a assuré, seul, le triomphe ! L’entreprise apparaissait chimérique, d’un journal hebdomadaire, régionaliste, « faisant ses frais » à Paris. C’est, aujourd’hui, un organe à fort tirage, encombré d’annonces, avec des éditions de province, — et indépendant. Les dons d’une raison intrépide et claire, des qualités d’écrivain de race, permettaient à notre chroniqueur débutant toutes les espérances du journalisme et de la politique. Il n’est plus sorti de cet Auvergnat de Paris, où il a amené quiconque, par l’atavisme, touche au Massif central. Louis Bonnet a vaincu l’égoïsme et la défiance traditionnels. Il a révélé aux Auvergnats l’esprit de solidarité. Il a fallu une incommensurable propagande, par le fait : si des articles avaient suffi, cela n’eût guère coûté de peine. Méthodiquement, un à un, je crois bien, L. Bonnet a catéchisé « tous ceux de chez nous ». Il a groupé les métiers, les professions, les intérêts, les sympathies. Des corporations vagues il liait le faisceau de sa Ligue Auvergnate, aujourd’hui « l’Auvergne », où se rejoignent les sociétés, amicales, mutuelles, syndicales, qui pullulent. Mais L. Bonnet ne projetait point que de lier, comme il y a réussi, les Auvergnats de Paris : il entendait qu’ils restassent reliés avec ceux d’Auvergne. Il savait que le secret de la force durable est de reprendre pied au terroir. Il a dirigé « le retour au pays », par des combinaisons avec les compagnies de chemins de fer qui mettent en route des trains Bonnet, aux tarifs infiniment réduits, — dont les convois montent, de plus en plus nombreux chaque année, vers les villages salubres et les cimes vivifiantes…