Nous étions partis du Puy, avec les troubadours — qui nous ont mené loin…

Pourtant, point n’était besoin de tant courir pour faire jaillir de la littérature du sol vellave.

Jules Vallès, n’est-il point d’ici ? Jules Vallès, un grand écrivain, sobre et ramassé, dont les mots volcaniques crèvent la page sombre de leur jet igné, comme les dykes de basalte érigent leurs fusées de flamme pétrifiée à travers la campagne hallucinée.

Oui, les révoltes de l’enfant contre la famille, les violences du réfractaire et de l’insurgé sont récentes, — et Jacques Vingtras n’a pas bénéficié encore de l’amnistie du temps ! Sa bohème de barricade n’a pas les suffrages du lecteur ami des gentilles aventures du pays latin. La vie de bohème n’a qu’un temps, et puis l’étudiant se range. Jacques Vingtras ne désarme pas.

Le Puy ! L’enfant a aimé le Martouret, s’il détestait l’amer collège. Il a aimé la porte de Pannesac, la rue qui sent la graine et le grain : il y a pris le respect du pain. Par là, il a rêvé de chasse et de pêche, devant les boutiques où se vendaient les engins merveilleux ! Le chaudronnier « en train de taper sur du beau cuivre rouge », le décrotteur Poustache, la tannerie « avec ses pains de tourbe, ses peaux qui sèchent, son odeur aigre », cette odeur montante, qu’il retrouvera à deux lieues des fabriques pareilles, et vers laquelle il tournera son nez reconnaissant. Voici les vacances, le village, les fêtes du Reinage.

On a du lard et du pain blanc, on boit du Vivarais… Je danse la bourrée aussi, et j’embrasse tant que je peux… Il y a aussi la promenade d’Aiguilhe, toute bordée de grands peupliers. De loin, ils font du bruit comme une fontaine.

Après une année à Saint-Étienne, avec quelle fièvre le collégien revient « au pays » ! Il fait le grand garçon. Il casse la « croûte chez Marcelin, qui a la réputation pour le vin blanc et les grillades de cochon… On dit des bêtises en patois et l’on se verse le vin à rasades…

Qui, dans la littérature française, a laissé des pages rustiques préférables à celle-ci ?

Ici, le ciel est clair, et s’il monte un peu de fumée, c’est une gaieté dans l’espace, — elle monte, comme un encens du feu de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins… Il y a le vivier, où toute l’eau de la montagne court en moussant, et si froide qu’elle brûle les doigts. Quelques poissons s’y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu’ils ne passent. Et je dépense des quarts d’heure à voir bouillonner cette eau, à l’écouter venir, à la regarder s’en aller, en s’écartant comme une jupe blanche sur les pierres…

La rivière est pleine de truites. J’y suis entré une fois jusqu’aux cuisses ; j’ai cru que j’avais les jambes coupées avec une scie de glace. C’est ma joie, maintenant, d’éprouver ce premier frisson. Puis, j’enfonce mes mains dans tous les trous et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts ; mais le père Régis est là, qui sait les prendre et les jette sur l’herbe, où elles ont l’air de lames d’argent avec des piqûres d’or et de petites taches de sang.

On oublie trop ce Vallès faraud et joyeux dès qu’il est lâché en pleine nature, loin du triste logis paternel. Avec quels éloges Théodore de Banville citait ce fragment où il trouvait toute la grâce et la pureté de l’antique :