— C’est dégoûtant ! clamait Vermenouze.
Il nous tendait L’Autorité, le doigt sur l’article de Paul de Cassagnac, qui était alors « son homme », mais dont il devait, plus tard, se désaffectionner, le vigoureux polémiste n’ayant pas renversé la Gueuse, dans les délais souhaités par son fidèle abonné.
Car, on m’en avait prévenu, il fallait à Vermenouze, chaque jour, à peu près à heures fixes, ses motifs de grommeler et d’éclater. Nullement quinteux, nullement atrabilaire, ses colères et ses bourrades ne décelaient aucune humeur de hargne contre son prochain ; elles ne s’attaquaient qu’aux événements et aux institutions, dans un grossissement des plus menus incidents, transformés en catastrophes ! Une bonne colère de Vermenouze était un spectacle réjouissant. Car il y allait d’une verve impétueuse — irrésistible. Je crois bien que ce n’est pas sans intention que, dans son entourage même, quelque associé se faisait un jeu d’exhiber, en face de L’Autorité, le Cri du Peuple, de Jules Vallès, ou quelque feuille radicale. Nous-même, et quelque autre, souvent, ne nous amusâmes-nous pas à n’arriver qu’à l’avant-dernier coup de midi ou de sept heures, sonnant à Notre-Dame des Neiges, tandis que Vermenouze, déjà en rumeur, avait sorti sa montre qui… n’était jamais à l’heure ! Il lui fallait toute une série de calculs pour obtenir le point. Il devait se souvenir que, la veille ou l’avant-veille, elle retardait ou avançait de tant, ou qu’il l’avait remise à l’heure sur l’église ou le chemin de fer, variant de cinq ou dix minutes…
Bref, on montait, et la discussion reprenait, — avec la servante qui, d’ailleurs, souriait imperturbablement aux éclats de voix et aux apostrophes habituels : elle était sourde. La serviette dépliée c’en était fini de tous éclats de voix. Le maître de maison exigeait que les convives, un ou deux, rarement trois, fussent tout à l’office immédiat. La truite était de son choix. Il savait qui l’avait pêchée, et à quelle heure, et rapportée sans qu’elle eût senti le soleil, entre les herbes et les feuilles mouillées qui conservent le mieux la fraîcheur. La bécasse qu’il voulait à point, et non décomposée et puante, il l’avait « descendue » de son propre fusil, suspendue à une poutre de la cave, dans le courant d’air propice. Naturellement, chaque oiseau avait son histoire :
Alors, le gibier, qui sent fondre la neige[37], le pluvier doré, le vanneau, — et le roi des longs-becs, la jolie bécasse. — Tout cela vient, tout cela passe.
[37] Oléro lou gibié, que sent foundre lo néu.
Mais chut, chut ! Mon chien, Tom, qui cheminait au trot, — vient de s’immobiliser comme un roc, comme une souche, comme une barre. — Je m’en approche : Beau ! Tom. J’entends : tchiarro, tchiarro ! — et je vois un oiseau gris, qui file tant qu’il peut, — je le fais rouler à terre du premier coup.
C’est une bécassine, et même grosse et replète, — presque autant qu’une lombarde. — Je l’introduis au fond du carnier, — avec une autre couple que j’ai déjà mise en ordre, — et j’ouvre mon fusil vivement, et même je le charge, — car Tom allonge à nouveau le museau et s’arrête dans une flaque, au bord du ruisseau : — Ah ! pauvre homme ! Quelle émotion ! — J’ai passé devant Tom et je fais : Brou ! rien ne se lève, — Beau ! Tom, dis-je de nouveau, tu arrêtes quelque fantôme ?
Mais Tom demeure là plus roide que jamais. — Je crie : Brou ! tant que je peux ; alors cependant — un petit oisillon me part à me toucher les pieds ; je me retourne, — car il m’est parti derrière et vivement je le tire, — mais rien ne tombe, l’oiseau qui semble un papillon, — et qui n’est pas plus gros qu’un poussin, quand il sort de l’œuf, — est tellement léger que le vent l’emporte, — comme de l’herbe sèche ou quelque feuille morte, — et il s’en va, il s’en va, le sourdou — un oiseau gras comme un lardon, — le meilleur, le plus fin ! Je jure que tout en fume, — car j’ai la mauvaise coutume, — quand je manque ainsi quelque gibier, — de jurer comme un charretier.
Mais finalement, la rescapée de la première alerte, ou quelque autre, devait enfler le carnier fatal… Du moins, la bécasse vaincue n’était pas jetée à la fosse commune, au panier des revendeurs. Vermenouze lui assurait de nobles funérailles.
Il opérait lui-même, au feu de bois, dans sa vaste cheminée où la victime arrivait de la cuisine, toute drapée de lard fin, comme sur un lit de parade, sur sa rôtie somptueuse, d’après une vieille recette d’Ytrac ; il eût été sacrilège de parler, en ces minutes suprêmes. D’ailleurs, comme Vermenouze n’admettait guère qu’un compagnon au partage de la bête, celui-ci n’aurait pas osé troubler le sacrificateur dans ses rites : il était solennel et magnifique, à la lueur de la flamme, manœuvrant la broche, arrosant la farce de la rôtie, découpant et gardant sur son assiette brûlante la moitié du gibier dont il nous glissait l’autre moitié. Il ne fallait pas remercier, mais savourer sans délai ; seulement, quand il avait versé le vieux Fel, des derniers plants que n’avait point encore attaqués le phylloxéra, on pouvait respirer et s’exclamer…