Pourtant, il fallait réserver l’admiration pour le fromage. Vermenouze en avait toujours quelque morceau précieusement soigné ; les marchands le savaient connaisseur et ne l’auraient pas trompé. Il aurait dit la montagne et le troupeau d’où provenait le quartier de fourme servi à sa table. Cependant, ce gourmet était sobre ; il mangeait peu, et du salé, du Cantal, du pain de seigle, avec du vin trempé d’eau, le contentaient à l’habitude ; son régal était une pomme au dessert.

Et sa pipe…


Je n’aperçus pas tout cela, à ma première visite. J’ai anticipé. Sans doute, le menu était autre, — la bécasse ne passant qu’à l’automne ou au printemps. Enfin, ce n’était pas une curiosité de bouche qui m’avait fait accepter l’invitation. J’étais trop intrigué et ému pour fournir grande attention au repas. Je ne m’y intéressais vraiment que par le souci dont mon hôte faisait preuve en célibataire féru de la tenue de son intérieur. Nous prîmes le café dans une autre pièce, toute hantée de rapaces empaillés, avec des fusils, des armes sur chaque paroi, et des râteliers de pipe de tous genres. A une table, était vissée une mécanique à sertir des cartouches ; un fusil était démonté…

— Je me prépare, me dit Vermenouze, pour le 14 juillet…

— Comment ! vous tirez des salves pour la République…

— F… non ! Mais, ce jour-là, tous les gendarmes de l’arrondissement sont de service en ville pour la revue. Alors, je vais voir s’il y aura du perdreau dans les environs…


Vermenouze me remit quelques numéros de journaux aurillacois qui accueillaient ses poèmes patois. Il redescendit à sa boutique et je regagnai l’hôtel, sous la pluie, mais joyeux, malgré le temps, comme s’il m’était arrivé un grand bonheur. J’avais cessé d’être un touriste, à la merci du ciel maussade. Il y avait, en cette étroite rue d’Aurinques, un homme et un poète épris comme moi de notre Auvergne !

Nous n’étions pas nombreux alors !