Le Capucin et le Sancy vus du plateau de Bozat.
«Cela me plaît!—fit l’autre, un rôti surtout: j’aime mieux ça.—Je n’ai trouvé nulle part, en fait de victuailles,—rien comme un bon rôti, avec du vieux fromage.—Chez Frédéric, on nous en servira de bon,—et même du «limousin», de celui qu’on garde dans le fût bouché d’une cheville.—Maintenant, du moment que tu fais le crâneur,—je te dirai Pierrounel, que pour tenir ce pari,—je me réserve quelque chose: je me réserve le droit—de choisir le moment, de choisir le lieu.—Il ne me suffit pas d’un petit pré. Pour faire à ma manière,—je veux une prairie, et même je la veux tout entière.—Toi, tu choisirais Foulan; mais moi, qui n’ai pas peur,—je veux quelque chose de mieux: je choisis Espinassol!—D’un côté c’est uni, que cela fait plaisir à voir:—c’est là qu’il faudra suer de l’huile de coude!—L’étui à aiguiser sur la cuisse, et la faux au poing,—c’est là, Piorrounel, que je t’attends demain.—Nous descendrons d’un bout à l’autre de la prairie,—(Elle est longue, par ma foi! nous en avons pour un bon moment.)—Nous partirons tous deux ensemble, de front,—Et nous ferons à celui qui le premier achèvera sa jonchée.—Je connais Espinassol, je sais que le fermier—se montrera content et fier de cette affaire.—Que diable! nous lui ferons du bon travail pour rien;—je crois même qu’à deux, nous lui en tomberons bien pour trois.—A ce point qu’il devrait nous payer notre peine.—Moi, je ne voudrais pas d’argent; mais je prendrais bien une étrenne;—je prendrais bien que sa fille (elle est jolie pour de bon),—pour payer mon travail, me fît un baiser.—Il faut le lui proposer; si la petite se pique,—me regarde de travers et fait trop la revêche,—tant pis! moi, je n’en aurai que meilleur appétit,—pour descendre plus tard la poitrine de veau et le rôti!—Eh bien! donc, à demain matin; c’est compris, Pierre?
La Bourboule.
«—C’est compris, Bertrand; demain, passe me chercher,—nous arriverons ensemble à la prairie, et nous verrons—qui est celui qui a les bras francs et de bons reins.
«—Le lendemain matin, comme pointait le jour,—l’Angélus au clocher d’Ytrac sonnait.—En ce temps-là, Ytrac avait encore un clocher:—il n’est pas aussi riche aujourd’hui, il n’a qu’un pigeonnier,—avec une mauvaise toiture en forme de calotte.—Pourtant, ce buron, cette baraquette,—c’est le pied de l’ancien clocher: c’en est un débris,—et cela rappelle un grand champignon à grosse jambe.—Je dis donc que Branleau, le sacristain d’alors,—sonnait l’Angélus (même il le sonnerait encore,—si la mort ne l’avait sonné lui-même à son tour),—comme Pierre et Bertrand, levés avant le jour,—passaient tous deux au pont de Lacarrière.
Les gorges d’Avèze, près de la Bourboule.
«—Les martins-pêcheurs suivaient le long de la rivière.—Dans les arbres, les oiseaux étaient encore perchés;—l’on entendait jacasser les merles et les geais; de temps à autre un coq chantait; une oie vieille,—une poule, un canard élevaient leur voix rauque; c’était l’heure de faire téter les jeunes veaux—et d’emplir de lait chaud cuivrines et gerles.—Pierre et Bertrand, sans prêter attention à ces choses,—sans écouter les geais, les merles, les alouettes, arrivent sur le pré, et le sang leur bout, tant ils sont impatients de commencer la fête.—Ils prennent juste le temps de quitter la veste,—et les voilà quillés: un, deux, trois, ça y est!—et la faux se met à tondre le gazon.