La Dordogne.—Dans les gorges d’Avèze.

«—Bertrand sue abondamment et Piorrounel halète.—Mais, bah! cela n’y fait rien; Bertrand et Piorrounel—n’en filent que plus rapidement et toujours sur une même ligne,—si bien de front que vous pourriez, diable emporte!—les joindre tous deux avec le même joug.—Ils se hâtent sans affûter, sans donner un coup de pierre à aiguiser.—A la fin, pourtant, les faux ébréchées—ne font plus, comme au départ, tomber l’herbe par brassées,—et il faut s’arrêter de force.

«Le premier,—Piorrou, tire la pierre à aiguiser toute mouillée de son étui.—Tranquille, le faux manche appuyé sur la cuisse,—il affile son instrument et l’affile sans se hâter.—Rien qu’à le voir, on sent qu’il n’est pas rendu—et qu’affiler, pour lui, n’est pas perdre du temps.—L’autre veut profiter de ce moment, il fait effort, et gagne sur Piorrou la longueur d’une toise.—Mais brusquement Piorrou quitte les sabots—et, tout pieds nus, file sans peur des tronçons de tiges.—Ham! se fait-il, comme un bœuf qui arrache un mugissement,—et tel dans le ciel luit un éclair, sa faux illumine l’air et prend tout devant elle,—et le brave Piorrou laisse Bertrand derrière.

«—Ah! pauvre homme de Lacapelle, tu ne connaissais pas encore—Pierre, le bouvier petit, tu ne savais pas ce qu’il était.—Eh bien, il va te donner sa mesure sur le pré,—la mesure que peut prendre un enfant d’Ytrac.—Et toi, qui, pour faucher, te croyais un grand maître,—tu sauras que Piorrounel est de taille à te conduire par le licol.

Au steppe auvergnat.—Les pâturages du Luguet.

«—C’est fini. Bertrand s’arrête: par ma foi,—je n’y fais plus, dit-il, nous avons coupé assez de foin.—Fauche, si tu veux faucher, Pierre, moi je me couche.—Je ne te croyais pas aussi fort ni aussi crâne, biotase!—Jamais je n’ai trouvé un homme comme toi.—Tu m’as vaincu, Piorrounel, je payerai le déjeuner.

«Alors, sans se faire prier, Piorrou s’arrête—et, tout heureux, se prend à chanter le bailère...»

D’autres fois, il se souvient des histoires de la veillée, des peurs, des revenants, des loups-garous, du sabbat; de quelle manière vigoureuse il fixe tout cela dont s’épouvantait notre enfance, tous ces contes qui nous faisaient, à la fois, dire «assez, assez...» et, insatiablement, «encore, encore...»