A cet Indiciac, en expiation, deux fratricides, les sires Amblard de Brezons et Amblard Comptour d’Apchon, coupables du meurtre de leur frère et beau-frère, auraient élevé un monastère. Voici comme aurait eu lieu la donation: «Les deux meurtriers, revenant de Rome où ils étaient allés implorer leur pardon, se rendirent à Indiciac pieds nus. Ils firent supplier Adalbert, premier prieur, de leur donner du pain et un verre d’eau. Celui-ci apporta ces provisions hors du couvent, sous un frêne. Les deux donateurs mangèrent le pain, burent l’eau, et n’ayant exigé aucune autre redevance, la donation demeura confirmée.»
Trois cents ans après, le diocèse de Clermont qui englobait toute l’Auvergne ayant été divisé, Saint-Flour devint cité épiscopale,—et commença de rivaliser avec Aurillac, comme faisaient Riom et Clermont. Visité des papes et des rois, d’Urbain II, de Calixte II, de Louis VIII, de Charles VII, Saint-Flour croît en puissance, s’entoure de fortifications, place frontière, boulevart et frontière à la Guienne et Gascogne, une des plus fourtes villes du roïaume, clef des païs d’Auvergne, Rouergue, Querci, Guiene et autres (lettres de Charles VI, Charles VII, Louis XI), rempart de France contre l’Anglais, de l’Église contre les Huguenots,—menacée de tous les routiers, obligée de composer, avec les Tuchins, ces redoutables associations de la misère et du crime, devant quoi tout le pays trembla, pendant les ravages de la disette, de la peste. Par Saint-Flour, on peut juger de ce que fut la guerre de Cent Ans en Auvergne, comme par Issoire de ce que furent les guerres de religion, les unes n’exemptant pas des autres!... La féodalité, ces guerres, tant de fléaux, cela explique ces attitudes guerrières, ces portes, ces enceintes formidables, ces fenêtres tressées de fer, en des aires inaccessibles, de bourgs montagnards, au passé tragique, dont les ruines, donjons rasés, tours écroulées, murailles démantelées hérissent la province—avec celles des châteaux, témoins debout, sur les volcans, des agitations, des haines, des combats, des défaites et des victoires parmi quoi les hommes d’ici vécurent, durant des siècles...
Au marché de Saint-Flour.
D’ailleurs, si rompus à ces alertes qu’elles ne leur faisaient pas la vie moins régulière: «Ceux qui écrivirent les Registres des Consuls étaient des gens froids et fermes, endurcis par les plus grandes souffrances et plus aguerris que les bourgeois de Clermont, de Riom ou de Montferrand. Ils ne font point de sentiment, ne s’échappent pas en réflexions, en récits de combats, en gémissements. Le comptable ne mentionne, comme dans tous les documents de cette nature, que ce qui se traduit en dépenses, sauf de bien rares exceptions. Il chiffre le drame comme un compte de ménage. On devine, mais on ne lit pas les sièges, les assauts et les blocus de leurs villes en parcourant leurs comptes. Distribué du vin aux archers sur les remparts, tant; porté les canons et les boulets sur telle tour, tant; vin aux arbalétriers qui ont fait une sortie de nuit, tant; tant aux hommes qui sont allés au bas de la ville pour «désembusquer» les Anglais des moulins; tant aux «embuscadeurs» envoyés pour épier l’ennemi; tant pour l’artillerie expédiée au siège de tel château; tant pour reboucher telle brèche ou remettre les grilles de tel égout; tant pour les prisonniers. Parfois cependant leurs angoisses transpirent aux prières publiques que les consuls font dire dans les grandes circonstances, et où ils portent des torches de cire au nom de la cité... La bataille quotidienne, l’insécurité permanente ont singulièrement développé le patriotisme chez ces tisserands, ces taverniers, ces manœuvres, ces gens de chicane. Le Conseil des Jurats a une véritable politique militaire qui va jusqu’à l’attaque. Il prend l’initiative. Il n’ordonne pas seulement, comme ailleurs, des patrouilles pour dégager les abords de la place. Il décide spontanément le siège des châteaux voisins; il y envoie au besoin ses seules troupes; quand elles enlèvent le fort, il est impitoyablement rasé, sans le moindre égard pour les protestations du seigneur qui ne l’a pas su garder, et tous les assiégés présents mis à mort; telle est la tactique de la ville. Et dans ces troupes qui ne sont pas les milices pour rire du XVIe siècle, on rencontre des notaires, casque en tête et plusieurs fois blessés, des clercs et des juges à cheval, et le prieur lui-même la dague au poing. Enfin, dans certains cas, l’expédition est entreprise sous l’impulsion de l’opinion populaire, et le Tout-Saint-Flour du temps marche au combat avec un extraordinaire entrain, comme dans les affaires de Montbrun, de Chaliers, de Montsuc, de Brossadol et d’Alleuze. Cette différence entre le bourgeois montagnard et le bourgeois de la plaine provient évidemment des incessantes luttes que le premier a été contraint de soutenir, pendant deux générations, luttes restées jusqu’à ce jour sans historiens...» Parallèlement, il faudrait étudier la vie civile, économique de la cité, sans ces consuls qui juraient de «faire l’utile, d’éviter l’inutile, et cela breviter et de plano, brièvement et à plain». D’après ces archives «la même toile qui servit à faire une bannière à la tour des Coqs, à l’effet de signaler de quel côté pourraient venir les Anglais, servit aussi à faire sept sacs pour serrer bien méthodiquement, et par ordre alphabétique, comme le constate un inventaire de l’époque, les actes de la ville dans l’arche du consulat»; d’après ces archives, quel souci, par exemple, de l’instruction donnée gratuitement, quelle organisation pratique de la commune, avec le jury de comptabilité pour les comptes des consuls; quelle sagesse dans l’assiette et la perception de l’impôt... Il faut voir comment, à défaut de cadastres, un capital déterminé était assigné à chaque immeuble; comment le capital foncier réduit de moitié relativement au capital mobilier, était encore dégrevé proportionnellement aux cens et rentes dont il était frappé; comment ce dégrèvement proportionnel devenait pour le rentier une augmentation de charge professionnelle. Il faut voir comment la constitution, coutumière et écrite tout ensemble, revisée seulement de loin en loin (1367, 1493, 1561), maintenait l’équilibre entre la «commune haute et la commune basse», ne laissant, en cas de conflit, ni à l’une ni à l’autre, le soin de trancher ce différend, mais appelant «les défenseurs du peuple préalablement élus à cette fin».
Quand je disais que Saint-Flour était noire et calcinée des batailles, je n’exagérais peut-être pas. Quand on a lu le Saint-Flour, clé de la France, de M. Boudet, on ne voit plus la petite forteresse qu’aux lueurs de l’incendie de ses faubourgs, pillés, saccagés, en flammes à tous coups, de 1356 à 1391. Pierrefort, Murat, tous les villages de la Planèze brûlent. Les châteaux sont pris et repris tour à tour. Tout ce qu’il passe de compagnies, de capitaines tente l’aventure. Il en est qui parviennent jusqu’au rempart, à la porte des Tuiles. Toujours ils sont repoussés, tant est vigilante la garde sanfloraine.
Saint-Flour.—Le marché aux pommes.
Naturellement, les assaillants rejetés se vengent de la déconvenue sur le pays d’environ, les faubourgs: «Chaque fois les faubourgs se relevaient que bien que mal, diminués, se rétrécissant, ne formant plus que des îlots de masures. On entoura chacun de ces îlots de murailles, de levées de terre, de fossés; on les ferma de portes auxquelles on mit des gardiens; on coupa leurs rues de barrières. Ils devinrent autant d’avant-postes.» Ce sont les enceintes de la ville aussi qu’il faut refaire en 1277; mais on veut toucher à l’hôtel épiscopal; l’évêque s’y oppose, il y a émeute,—pendant que le rocher d’où émerge et sur lequel se dresse Saint-Flour est pour ainsi dire baigné d’ennemis: «La situation faite par la brèche était si périlleuse et les esprits si exaspérés que trois cents Sanflorains, gens de caractère ordinairement posé, prirent les armes, se ruèrent chez les gens de loi de l’évêque, enfoncèrent la maison de son procureur général et du juge de son temporel pour les tuer. Pons d’Aurouze, prélat très bon, sortit pour apaiser la sédition. Saisi, frappé, sa robe et son rochet mis en lambeaux, traîné sur les remparts par le peuple, pour en être précipité, il ne fut arraché qu’à grand’peine aux mains d’une foule forcenée.» Inutile de dire que les Anglais attaquèrent pendant les travaux, toujours sans succès: «La vie de la place ne fut, de 1383 à 1390 qu’une suite d’assauts, d’échelage de nuit et de jour ou de blocus, dans l’intervalle d’un pâtis (d’une trêve) à l’autre, et souvent même pendant ces pâtis qui furent «d’un tiers du temps» écoulé d’une de ces dates à l’autre, soit deux ans et demi environ sur huit. Quant aux tentatives de surprise par la trahison, par l’introduction dans les égouts, à l’aide de déguisements les jours de foire ou de processions, ou autres stratagèmes, elles paraissent avoir été innombrables. En outre de celles que citent les consuls dans leurs comptes ou que des documents spéciaux révèlent, beaucoup de ces tentatives sont sous-entendues: on les pressent aux doublements, aux quintuplements des gardes, aux feux de nuit, aux distributions extraordinaires de vin faites par les consuls parcourant les postes, la nuit, sur les remparts, aux sorties de jour et de nuit qu’ils mentionnent. Aux issues intérieures ou extérieures dans les murailles qu’il faut à chaque instant boucher, on peut compter les trous de mines pratiqués avec les barres de fer par les Anglais, la nuit, au pied des remparts.» Et c’est la terreur des blocus, des trahisons; des blocus «avec interdiction d’entrer dans la place ou d’en sortir, sous peine de mort et d’incendie du village d’où l’on a apporté les vivres». Toute une rude période, l’ennemi rôdant au voisinage de la ville, la menace d’être livrés par des traîtres! Une défense obstinée et serrée, sans défaillances, non pas les faits d’armes d’un capitaine heureux et brillant, mais la défense anonyme, simple, d’une petite ville, le plus ardemment convoitée, qui ne s’est pas signalée par quelque hasard d’une sortie éclatante, mais par une résistance d’un demi-siècle aux attaques de tous les jours... cela méritait mieux que le silence des historiens, ô Saint-Flour,—Chaint-Flour, moqué des voyageurs et des passants...
Mais vous êtes trop naïfs, aussi, Sanflorains.