Pierrounet est le grand guérisseur de l’Auvergne: il ne se luxe pas un poignet, il ne se fracture pas une jambe, il ne se démet pas un membre, que tout de suite l’on ne songe à gagner Nasbinals, où Pierrounet petasse (raccommode) les gens, jour et nuit...
Ainsi célèbre, opérant au vu et au su de tous, Pierrounet est loin du rebouteur habituel, obscur, que possède chaque village; Pierrounet pratique au clair soleil, sur les routes; car ce Pierrounet, que le voiturier interpelle à un tas de cailloux, c’est le Pierrounet fameux: il est cantonnier: ce n’est qu’après sa journée, ou aux heures des repas (encore les prend-il souvent dans le fossé, contre le talus d’un champ) qu’il reçoit chez lui: le reste du temps, il faut le rejoindre sur les chemins...
D’Aumont à Nasbinals.
A l’auberge, un va-et-vient nombreux de tous les jours est dû à la réputation de Pierrounet; les médecins vous expliquent que ce n’est pas autre chose que du massage, une certaine habileté, de la dextérité acquise en soignant les bêtes; ils accordent qu’il peut se rendre maître d’une foulure, d’une entorse, que là se limite son savoir. Ses clients, au contraire, lui confèrent des dons universels; pas de maladies dont ils ne soient assurés qu’il doive triompher.
Pierrounet: le voici, le soir où je passe ici, dans son petit jardin; il est vêtu bourgeoisement d’une veste de rase noire; son visage allongé et doux s’encadre de barbe taillée à la mode du pays; il garde demi-clos des yeux d’un bleu vague, l’air un peu d’un tranquille bedeau, dont les cinquante ans se seraient écoulés à servir le curé et à sonner les cloches. Il marmonne des réponses, plus qu’il ne parle...
Pendant que nous sommes là, arrivent en croupe un grand gars, une vieille femme. Pierrounet semble bien intimidé de la présence des étrangers; nous le laissons à ses malades...
Pendant que ceux-ci s’en remettent à Pierrounet de les soulager, d’autres, en foule, gravissent quelques kilomètres encore jusqu’à Aubrac... par une route de plus en plus sinistre, bordée maintenant d’aiguilles, de termes de granit, érigés pour signaux aux mois de neige... maintenant qu’a disparu la Domerie, le monastère dont les douze moines-chevaliers escortaient les voyageurs à travers la montagne...
Route d’Aubrac l’été.