C’est la contrée des pacages où transhument quatre-vingt mille bêtes, dont trente à quarante mille vaches, qui s’établissent par troupeaux de cinquante, cent, deux cents bêtes dans leurs «montagnes» respectives—on désigne par «montagne» un bien;—de petites vaches au mufle noir, aux poils frisés entre les cornes fines; solitude que peuplent, l’été, ces vacheries espacées, silence où carillonnent les sonnailles du bétail—solitude et silence que les gasparous seuls dérangent, et le tambour de Jérémie, aussi... en attendant la création prochaine d’un Sanatorium projeté.

Les gasparous,—ainsi dénomme-t-on les centaines de pensionnaires des trois ou quatre hôtels qui composent, avec l’église et les ruines de la Domerie, toute la station d’Aubrac,—les gasparous sont les malades en cure d’air et de petit-lait; malades qui se portent assez bien pour la plupart, des «Parisiens» originaires de l’Auvergne, de la Lozère, du Cantal, de Rodez, de Saint-Chély, de Saint-Urcize, de Laguiole, qui prennent des vacances, du repos: il n’est pas trois gasparous expédiés ici par la Faculté; c’est d’eux-mêmes qu’ils s’imposent le traitement, avec une foi absolue; au moindre malaise, un tour au pays est le remède que s’ordonne le montagnard.

D’ailleurs, ils n’attendent pas d’être «à l’article de la mort» pour y recourir. Dès qu’ils se sentent «quelque chose qui ne va pas», ils songent au pays; et comme les enfants qui ne confient qu’à leur mère le soin de dorloter leurs chagrins, eux, tout de suite, tournent les yeux vers la montagne, ne comptent que sur elle, n’espèrent qu’en elle: le petit-lait—lo gaspo,—à Aubrac, le raisin à Entraygues, les eaux à la Chaldette, à Sainte-Marie, à Vic, à Cransac, à Chaudesaigues, voilà d’où ils espèrent la santé; et il faut que cela réussisse, pour qu’ils consentent à la dépense de temps et d’argent...

Route d’Aubrac l’hiver.

Aubrac, au fort de la saison, reçoit donc nombre de gasparous, des buveurs sérieux, convaincus, qui suivent le régime exactement: matin et soir, ils montent vers les burons, où se boit la gaspo, non plus les ordinaires burons, toujours sordides, mais de confortables burons aménagés en buvettes; chacun fait remplir son écuelle et revient s’asseoir dans l’herbe, où, par groupes, lentement, à petites gorgées, se vident les grands bols. L’heure de la gaspo et l’heure du repas voient le gasparou ponctuel, au buron ou à l’hôtel. L’après-midi, la foule cherche le frais dans les bois de Gandillac, où les hommes se coupent des bâtons, «le drillier», le traditionnel drillier, une racine d’alizier au manche à double bec qu’ils portent tous en guise de canne, l’écorce pelée, et dont, tout le jour, ils chassent les pierres, tranchent les hautes tiges, se fouettent les jambes, en espérant la gaspo du soir...

Des «sociétés» s’installent sous le couvert, un litre à portée de la main, et un jeu de cartes.

Il ne reste là-haut que les amateurs de quilles, et, sous le porche d’une grange, refuge de la colonie en cas de pluie,—des femmes qui tricotent, en cheveux, à l’aise, une camisole lâche, une jupe et un tablier. Les hommes ont quitté la veste ou la blouse, déboutonné leurs cols, ouvert leurs gilets de lustrine, desserré la ceinture des cottes bleues ou des pantalons de velours, les pieds dans de vastes pantoufles de tapisserie, aux couleurs éclatantes, qui représentent des têtes de chiens, des damiers, des as de trèfle ou de carreau, des dominos, cent sujets variés...

Aubrac.