Malgré la végétation qui, çà et là, tranche sur les espaces mâchurés, malgré la vie qui est revenue en villages et troupeaux, çà et là, quelle solitude, quel silence d’après on ne sait quelles dévastations, quelles malédictions, inconcevables à d’autres cerveaux que ceux des géologues. Une tempête figée, ont-ils décrit, devant ces amas de produits de projections ignées, de scories, de cendres, de lave coulant de la lèvre égueulée des cratères, ou du flanc ou de la base des volcans. Une tempête figée de vagues de plomb fondu refroidies, congelées au plus fort de leur échevèlement, de leurs assauts, de leurs conflits, de leurs heurts aux volutes, aux arabesques effroyables. Une tempête enchaînée, le faîte des flots pour éternellement pétrifié, et les gouffres béants à jamais. Une tempête bâillonnée, dont les mugissements se sont tus. Et cela angoisse, ce silence au-dessus de cet océan de fureur et d’épouvante toujours dressées épouvantablement. Et c’est poignant, comme on ne saurait l’exprimer, la paix, l’immobilité de ces étendues, comme toutes secouées encore des convulsions où la mort les a saisies; paysages fantastiques, que l’on doute être réels, alors même qu’ils gisent sous vos yeux, paysages douloureux de cauchemars et d’hallucinations que ces cheyres, paysages effarés et hagards, paysages de délire que l’on ne traverse pas sans trouble et sans détresse...

Coulée de lave de Volvic et Puy de la Nugère.

Ainsi je l’éprouvai, ce désarroi, aux carrières de Volvic, à Pontgibaud, aux ascensions à travers les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère,—l’étonnement et l’horreur dont Michelet était saisi devant l’énormité sauvage des glaciers. Comme les glaciers, la cheyre monstrueuse a l’air d’être en marche, de sorte «qu’immobile, elle paraît en mouvement».

Un gué sur la Sioule.

—«Quel spectacle, s’écrie Legrand d’Aussy, de la cime du volcan! L’on voit sous ses pieds naître et descendre cette rivière de pierre, longue de plus d’une lieue, et que Guettard, quoique à tort, appelle le plus horrible et le plus grand amas de lave qui existe dans le monde. Le temps qui, depuis tant de siècles, travaille à la ronger, est parvenu enfin, par un commencement de décomposition, à blanchir un peu la surface par des lichens. Sous cette teinte de vétusté, ses protubérances sans nombre ressemblent à des glaçons charriés par les eaux. On dirait que le fleuve en est couvert dans sa vaste étendue, qu’il les entraîne à travers les deux rangs de montagnes qui forment ses rivages et que, par une pente rapide, il court vers la commune de Volvic, et même par delà, vers celles de Marsat et de Saint-Gènes, pour les renverser et les engloutir.»

Pontgibaud.—Vue panoramique.

Cependant, parmi ces cheyres raboteuses, «ces petits mondrains d’une lave brute et hérissée de pointes sur lesquelles on ne marche que comme sur des bouteilles cassées», des villes achèvent de surprendre: Pontgibaud, avec ses mines et ses fonderies, sur la pente du Puy de Côme, dont une coulée «a rejeté le cours entier de la Sioule d’une lieue dans l’ouest»; la Sioule, à la vallée accidentée où se cachait la Chartreuse de Port-Sainte-Marie, au XIIIe siècle; c’est aussi sur la cheyre, dans la lave, qu’habitèrent ceux qui vécurent au camp des Chazaloux, une soixantaine de cases sèches, remontant aux grandes invasions barbares...