Ce n’est que mutilations et décrépitudes, pourriture, vétusté; les cent cinquante stalles encloses dans le chœur des religieux, avec leurs sculptures vantées, ne sont plus là que comme dans un garde-meuble, un hôtel des ventes. A notre passage, les tapisseries fameuses avaient été détachées, pendant des réparations aux toitures; elles gisaient dans des sacristies où nous en déroulâmes quelques-unes—merveilleuses—comme des carpettes sur le sol... D’une Danse macabre, d’une fresque à cinquante ou soixante personnages, qui décorait le mur d’un bas-côté, il n’y a plus que quelques traces informes, qui s’effritent, desséchées, ou se détrempent, en grumeaux...; on a hâte de s’éloigner de tout cela, qui n’a point la grandeur tragique, la noblesse, la majesté des ruines ni de la mort, mais c’est l’horreur de la détresse d’un lieu après une épidémie, cela a une odeur de fièvre, de choléra, de peste, c’est comme une lèpre qui mange et dégrade les choses...

La Chaise-Dieu.—La tour Clémentine.

D’ailleurs, cette fétidité n’est pas spéciale à la Chaise-Dieu; elle est la même par bien des bourgs que l’on traverse pour s’y rendre, ou pour en revenir, dans tous les sens de la province, par Darsac et Allègre, par Arlanc et Craponne, etc. La cause en est tantôt à la rudesse, tantôt à l’apathie des populations, apathie qui peut aller jusqu’à l’ignorance la plus placide, dont George Sand cite ce trait, de riverains de l’Allier, de qui elle ne pouvait tirer que cette réponse à sa demande comment ils dénommaient le fleuve: C’est de l’eau!

Une galerie du cloître de la Chaise-Dieu.

Partout ce qu’a décrit le romancier: «La maison est d’une malpropreté inouïe. Le plafond, recouvert d’un treillis de lattes, sert de réceptacle à tous les aliments en même temps qu’à toutes les guenilles de la maison. On est suffoqué, en y entrant, de l’odeur nauséabonde du lard rance mêlée à celle de toutes les choses immondes qui pendent là en guise de lustres: des chandelles avec des chapelets de saucisses, du linge sale et des vieilles chaussures avec le pain et la viande. La construction de beaucoup de maisons sent elle-même la forteresse ou le campement plus que l’habitation normale. Le logis s’élève sur une haute base et se ramasse sous un toit écrasé où l’on grimpe par des échelles. Dans une de ces habitations où le hasard m’a fait entrer, j’ai vu des images de dévotion encadrées à côté d’images obscènes. C’était, il est vrai, une auberge, un lieu où les femmes honnêtes du pays n’entrent jamais. J’écoutai des paysans qui buvaient. C’était un mélange analogue aux images de la muraille, des discours mêlés de serments empruntés aux choses sacrées et d’ordures les plus grossières. Nouvelle ressemblance avec le langage du paysan des environs de Rome. Il semble qu’un excès d’engouement pour les formules extérieures des cultes entraîne avec lui une soif de blasphème. Je parle là des paysans de la montagne: ceux qui se rapprochent du centre du bassin et de ses villes sont plus civilisés. Au reste, chez les uns comme chez les autres, et comme chez les Romains, à côté des vices que je te signale, je pressens et je vois de grandes qualités. Ils sont probes et fiers. Rien de servile dans leur accueil, et un grand air de franchise dans leur hospitalité. Ils ont certes, dans l’âme, les âpretés et les beautés de leur terre et de leur ciel...» Plus d’une auberge mal famée comme celle dont parle Sand figure aux crimes célèbres, auberges où les hôtes qui dévalisaient et tuaient le voyageur étaient bien à peu près assurés de l’impunité; pas toujours, pourtant, puisque çà et là, devant les murs effondrés, des carcasses de masures, à de louches carrefours de routes, on vous conte des causes sanglantes, relatées en tant de complaintes!

Église de la Chaise-Dieu.—Le chœur et les tapisseries.

La contrée rappelait les campagnes de Rome à George Sand.