Çà et là, j’ai songé à l’Espagne.

Pour d’autres, le Velay prend l’allure d’une Corse continentale: «Les montagnards du Mézenc, du Meygal et de leurs contreforts forment un peuple qui a un caractère tranché et qu’on croirait appartenir à de plus chauds climats. Ils sont jaloux, susceptibles et vindicatifs à l’excès. Ces montagnards marchent la plupart toujours armés d’un stylet et d’une espèce de poignard appelé coutelière et que la moindre dispute suffit pour leur mettre en main. Dans leurs vengeances, ils n’épargnent ni leurs parents les plus proches, ni leurs amis les plus chers. Le caractère dur et farouche de ces montagnards s’est néanmoins beaucoup adouci. Au dire des autres habitants du département, ils n’allaient autrefois à l’église ou au prêche qu’armés de leur fusil et munis de poudre et de balles. C’étaient de véritables Corses au milieu de la France... Ils sont francs et sincères, dans leurs amitiés comme dans leurs haines. Ils aiment à s’obliger mutuellement. Les proscrits ont trouvé chez eux un asile assuré, à l’époque de toutes les persécutions politiques et religieuses. Pendant la Révolution, c’était souvent chez les protestants que les prêtres catholiques se réfugiaient et trouvaient secours et protection.»

Sur la lisière de la forêt.

Avec la conscription, les chemins de fer, l’émigration, l’école pour tous, la violence des caractères et des mœurs s’est bien atténuée.

Mais quand même, le Velay, dans ses replis profonds, est l’une des provinces françaises qui ont gardé le plus d’autrefois, qui sont restées les plus étrangères en France, assez pour forcer les comparaisons avec l’Italie, l’Espagne, la Corse... «Les femmes, juge George Sand, ont toutes l’air hardi et cordial. Je les crois bonnes et violentes. Elles ne manquent pas tant de beauté que de charme. Leurs têtes coiffées d’un petit chapeau de feutre noir orné de jais et de plumes ont, dans la jeunesse, un certain éclat, et, dans la vieillesse, une austérité assez digne; mais tout cela est trop mâle, les épaules larges et carrées sont en désaccord avec le corps grêle, et leur manque absolu de propreté rend leur toilette désagréable à regarder. Dans la montagne, c’est une exhibition de guenilles incolores sur de longues jambes nues et fangeuses, sans préjudice des bijoux d’or, et même de diamants au cou et aux oreilles, contraste de luxe et de misère qui m’a rappelé les mendiants du Tivoli. Pourtant, les femmes d’ici sont laborieuses. L’art de la dentelle est enseigné par la mère à sa fille. Aussitôt que l’enfant commence à babiller, on lui met une grosse pelote de corne sur les genoux et les paquets de bobines entre les doigts. A l’âge de quinze ou seize ans, elle sait faire les plus merveilleux ouvrages, ou elle est réputée idiote et indigne du pain qu’elle mange; mais dans l’exercice de cet art délicat et charmant, si bien approprié à l’adresse patiente de la femme, une autre tyrannie que celle du clergé pèse sur la Velaisienne: c’est celle du commerçant qui l’exploite. Comme toutes les paysannes du Velay et d’une grande partie de l’Auvergne savent faire ces ouvrages, elles subissent toutes également la loi du bon marché, et l’on est effrayé de l’exiguïté sordide du salaire...»

En effet, quelques sous, à peine, rémunèrent les meilleures dentellières, les milliers de dentellières que, par assemblées, aux jours d’été, l’on rencontre faisant marcher leurs langues et leurs métiers, à l’abri d’un mur, dans les recoins d’ombre des ruelles des villes et des villages. Cent mille dentellières, au Puy et dans le Velay, travaillant le lin, la soie, la laine, le poil de chèvre et celui du lapin angora, et le fil d’argent et le fil d’or...

Partout des dentellières, et de la dentelle, des flots de dentelle, un océan de dentelle dont les plus sombres villages sont baignés; de la dentelle, des flots de dentelle, un océan de dentelle qui vient déferler de toute sa blancheur aux pieds de la noire Notre-Dame du Puy, Notre-Dame de la Dentelle...

Les dentellières du Velay.