Vers 1645, voici Charles de Montvallat, que sa femme battait: «Je ne sais pas quel est le sujet de leur mauvais ménage, dit Fléchier; quelques-uns l’attribuent à la mauvaise humeur de Madame; les autres à quelques petites passions de Monsieur pour quelques filles de son voisinage.» M. Gomot ajoute: «Montvallat avait de nombreux bâtards. Il les faisait élever au château, et dès qu’ils avaient atteint l’âge de quinze ans, on les employait à la garde des domaines ou à des fonctions domestiques. On les qualifiait de bâtards de Tournoël, et l’un d’eux portait le titre de chef des bâtards, dignité étrange à laquelle étaient conférés certains privilèges.» Exigeant des nouvelles mariées le droit de noces, «qu’autrefois l’on n’appelait pas si honnêtement», il n’y renonçait que contre de forts tributs pécuniaires, «et il en coûtait bien souvent la moitié de la dot de la mariée». C’était sa méthode, d’ailleurs, de faire argent de tout. «Comme il avait la justice, dans ses terres, sur ses sujets, il trouva moyen de s’en servir pour ses injustices et de profiter de leurs crimes. S’il arrivait que quelqu’un fût accusé d’assassinat, il lui promettait sûreté en justice, à condition qu’il lui ferait une obligation de telle somme; si quelque autre avait entrepris sur l’honnêteté d’une de ses sujettes, il faisait brûler les informations, sur une obligation qu’on lui donnait, et vendait ainsi l’impunité à tous les coupables. Ainsi rien ne lui était plus inutile dans ses terres qu’un homme de bien.» Charles de Montvallat fut dépossédé de son droit de justice et condamné à l’amende...

Après les Grands Jours, il éclata bien quelques scandales encore à Tournoël, les vilains eurent bien à subir encore parfois de durs traitements, et des querelles sanglantes se poursuivirent entre les châtelains de Tournoël et de Bosredon; tout de même une époque s’éteignait, et le manoir en ruine allait, par devant notaire, devenir la propriété du jurisconsulte Chabrol.

Ce soir, c’est comme une énorme mâchoire saignante du couchant... Souvent nos châteaux démembrés affectent une telle forme, épouvantable, comme des squelettes de fossiles... avec ces sanguinaires dents de basalte que les édits royaux, puis la Révolution ont creusées et cariées à jamais. Tout cela ne mord plus.

Tournoël!

Pendant les vendanges.

Si le laboureur, si le vigneron, maître dans sa tonne, enguirlandée de pampres, n’ont plus à redouter l’insatiable appétit de l’ogre féodal, tant de siècles nourri et abreuvé par eux, qui fonçait soudain aux simples fringales de ses mâchoires désormais à vide, il leur reste, par ailleurs, assez d’impôts pour remplacer la dîme, les aydes et gabelles, et la taille, assez de sujets de craindre, de toutes sortes: en 1690, ce sont des nuées de chenilles qui s’abattent: «Pour s’en débarrasser, on ne trouve rien de mieux que d’avoir recours à l’exorcisme, comme s’il s’agissait de véritables démons. Les habitants présentèrent dans ce but une requête à l’évêque de Clermont. L’official du diocèse, Claude Burin, rendit une ordonnance qui confiait au curé de Sainte-Martine de Pont-du-Château le soin d’exorciser les chenilles. On instruisit un procès en règle contre l’insecte malfaisant. Un magistrat du pays, nommé Gabriel Aymard, choisi comme curateur, fut chargé de faire sortir les susdites chenilles du territoire de Pont-du-Château, et de les conduire sur un point éloigné dit des Fourches, où leurs ravages étaient moins à craindre. Nous ignorons si les chenilles obéirent à cet ordre d’expulsion, mais l’arrêt fut enregistré.» Et ni l’orage et la foudre incendiaire, ni les vents et les gelées n’ont cessé; ni la grêle, une grêle fréquente qui a tant de grosseur, et à laquelle le vent ajoute une telle force que «les jeunes veaux en sont tués et leurs mères blessées ou meurtries. Si elle ne blesse point celles-ci, souvent par une sorte de déchirure elle leur emporte le poil, et alors ces animaux perdent leur toison pour quelque temps...»

Comme l’on comprend que le narrateur, devant le désastre auquel il est présent..., la grêle étant tombée d’un demi-pied d’épaisseur... partout les vignobles jonchés de feuilles déchiquetées, de grappes coupées, de raisins arrachés et fendus, les ceps pendants... offrant l’état de délabrement et de nudité où il les voit à Sayat, en 1787, ne puisse retenir des pleurs!

Hélas! à ces antiques alarmes naturelles, à l’aigre bisou d’automne qui donne la brande aux vignes, il faut aujourd’hui ajouter la terreur d’autres terreurs encore; voici que le phylloxera attaque le département, et sur cent soixante communes productrices de vin, il en a déjà gagné soixante-six!