Non, elle ne se doute pas (sans quoi elle ne se mettrait point en route) qu’elle sera tout à l’heure, à quelques lieues de là, condamnée aux pires travaux forcés, l’innocente Durolle! condamnée à faire mouvoir sans trêve tant de machines des usines de Thiers, à mener cette existence de galère, à jouer ce rôle un peu humiliant de cheval aveugle, de bête de rebut, elle, la gentille rivière qui ne rêvait probablement que d’accomplir une douce et légère destinée d’eau, refléter du ciel, des nuages, des arbres, des oiseaux, en paressant par les vallons, dégringolant par les rochers, vers la Dore où elle devrait arriver toute fraîche, sans encombres, à peine essoufflée d’une si courte promenade, où elle ne parvient que déchirée, meurtrie de tant de luttes contre tous les pièges, les barrages, les écluses d’où elle ne s’évade que par le plus formidable labeur!

Les gorges de la Durolle en hiver.

Pourtant, si un ruisselet devait se croire à l’abri de tant de péripéties, c’était bien la Durolle, au fond de ces gorges du Besset, qu’elle entaille pour couler!

Certes, elle pouvait espérer que nul ne viendrait la surprendre et la traquer là.

Tout de même, ces pentes scabreuses où pouvaient hésiter la témérité des pêcheurs et des chasseurs et le caprice des chèvres, le génie industrieux des hommes ne s’en est pas effarouché, pour se poster périlleusement, s’embusquer à tous les coudes, à toutes les chutes, à toutes les cascades, et saute, saute Durolle, il faut pour franchir l’obstacle dressé faire mouvoir les palettes, et tourner des roues et des roues!...

Dans cette déchirure du ravin, où se rue et bondit le torrent, comme un jeune taureau fou, en maintes places, il n’a pas été possible d’établir les bâtiments entre la muraille rocheuse et le courant; il a fallu enchâsser dans les flancs excavés de la montagne les usines qui, d’autre part, sont au niveau des chutes, empiètent sur la Durolle...

A Thiers.—Dans une coutellerie.

Toute une ville, des centaines d’ateliers, s’est ainsi accrochée, cramponnée à la raide falaise où les rues sont des escaliers taillés dans la pierre, droits comme des échelles, tout un chaos de toits de bois noirs, de hangars, de passerelles où parmi les épaisses fumées, les rouges forges, dans le vacarme de fer des martinets et des enclumes, grouille une double population aux allures tout à fait contrastantes, les couteliers avec leurs masques de suie et de limaille, les papetiers, blancs comme la feuille où je vais écrire, lorsque celle-ci sera remplie—et elle ne l’est pas encore!