Mais on ne façonne point que le fer «résistant», couteaux de table, couteaux fermants, couteaux de cuisine, couperets, canifs, ciseaux, rasoirs, navajas des Catalans, lames de Tolède, poignards mexicains, à Thiers,—d’où paraît-il, sortait l’arme de Caserio, qui tua le président Carnot; là se fabrique le papier timbré, par lequel s’assassinent tant de millions de citoyens; ce qu’il y a de plus «résistant» n’est pas ce qu’il y a de plus meurtrier!
L’Usine des Charbonniers,—dénomination ironique, probablement, de la fabrique dirigée par M. G. Maillet, car c’est un bâtiment à l’aspect plutôt de blanchisserie modèle, l’Usine des Charbonniers, la claire papeterie!
Au marché de Thiers.
En route pour le puy de Montoncel.
Thiers, la première en France, aurait fabriqué du papier, innovation rapportée des croisades. D’Auvergne sont sortis les papetiers du Limousin, de l’Angoumois, du Vivarais,—et ces chiffonniers, les péliaraux (à cause des peilles qu’ils ramassaient), que l’on retrouve encore dans le département. Ce que l’on rencontre moins, ce sont des ouvriers pour le papier à la cuve, confectionné à la main,—tel qu’il se fait encore ici... aujourd’hui que le papier à la mécanique se vend surtout, le bon marché primant la qualité. «Il n’était pas facile de devenir un bon ouvrier, il fallait certain apprentissage, se faire la main. L’habileté de l’ouvrier diminuait et laissait à désirer lorsque les infirmités ou l’âge raidissaient ses bras, leur faisaient perdre leur souplesse. La feuille de papier faite, le premier ouvrier passait la forme à un autre appelé coucheur (porte-coucheur) et prenait une autre forme qui lui était renvoyée pour répéter la première opération; le coucheur se dénommait ainsi parce qu’il couchait la forme sur un feutre à longs poils qui retenait la matière première et la détachait de la forme, qu’il rendait immédiatement à l’ouvreur; il remettait un autre feutre sur la feuille première et en couchait une autre par-dessus, et ainsi de suite, jusqu’au moment où les feutres atteignaient la hauteur de ceinture d’homme, ce qui s’appelait une porse; la porse était composée de plusieurs quets suivant la grandeur du papier, dix quets de vingt-six feuilles pour le papier couronne. La pile ainsi formée était placée sous une presse fortement serrée au moyen d’un tour pour égoutter les feutres ou flotres, on les appelait ainsi vulgairement. Ces feutres avaient besoin d’être souvent dégraissés. Un troisième ouvrier, appelé leveur, détachait une à une toutes les feuilles de ces feutres rendus disponibles pour le coucheur; les feuilles réunies étaient relevées encore plusieurs fois, mises sur des planches en bois ou en cuivre et pressées à nouveau pour en rendre la surface plus unie; des femmes étaient chargées de ce soin. Le papier était ensuite séché, puis collé à la colle animale, espèce de vernis étendu sur les feuilles. Une température douce était nécessaire pour cette opération; la gelée, le soleil, le vent du midi séchaient trop vite la colle et la laissaient disparaître. Un ouvrier appelé sallereau ou sallarau montait la colle et collait ensuite chaque feuille. Monter la colle, c’était faire bouillir dans une grande chaudière en cuivre pleine d’eau des tripes de colle, oreilles, jarrets, pieds et autres débris cartilagineux du mouton, en y joignant une dose proportionnée d’alun bien pilé. Lorsque la colle était préparée, il trempait dans des chaudières en cuivre de moindre dimension remplies de cette colle tiède les feuilles de papier, de manière à ce que chaque feuille fût imprégnée; il prenait une poignée de papier, faisait ouvrir toutes les feuilles en les resserrant du côté opposé, et chaque feuille se trouvait ainsi suffisamment baignée et imbibée. Il fallait une grande habitude pour bien coller; le même ouvrier était toujours employé à ce travail. Les feuilles étaient ensuite portées à l’étendoir et placées par les soins des femmes, à l’aide d’un instrument en bois en forme de croix appelé ferlet, et une par une, sur des cordes tendues, pour y sécher lentement. Les ouvertures de l’étendoir restaient fermées pour éviter les ardeurs du soleil, la fraîcheur du matin ou l’action d’un vent de midi trop chaud, ce qui faisait des brûlées de colle, en entassant la colle par plaques. Ces soins sont indispensables pour le papier qui se fait à la cuve. Les fabricants de papier mécanique ont besoin de moins de précaution; ils collent avec la résine ou galipot, emploient la fécule, blanchissent avec le chlore, font du papier peu solide avec toutes sortes de matières et, pour lui donner du poids, ajoutent du kaolin ou de la poudre de baryte. On vend partout aujourd’hui du papier à la mécanique: il est blanc, bien uni, il se coupe facilement, il est rare d’en trouver du très bon. Les ouvriers de la ville d’Ambert, comme ceux de Thiers, travaillaient la nuit; c’était l’usage en France...» Cependant cette industrie prospère, et patron et ouvriers, le capital et le salaire s’accordent ici tout à fait pour produire ces munitions empoisonnées de la discorde.
En Basse-Auvergne.
Le papier timbré! Voici la pâte que l’on verse sur de fines claies, des moules, comme pour des crêpes, des gaufres...