Et c’est cela, sans doute, mystérieux et magique, qui hante le cœur obscur de nos vachers et de nos pâtres.

Chassés par le froid et la faim, obligés d’émigrer aux grandes villes d’Espagne et de France, par milliers, ce n’est pas vers la plaine, les vallées fertiles, les plateaux où s’installent grasses prairies, vergers opulents, vignes généreuses, riches forêts, abondants pâturages, que retourne la nostalgie de nos compatriotes, mais au pays pauvre, sombre et rude, battu d’implacable hiver, huit mois de l’année, accablé de brutal soleil, ensuite, à l’Auvergne des crêtes démantelées, des cimes pelées, du désert, du silence, de la solitude, où ne planent que le nuage maussade ou l’oiseau vorace; à travers le travail et la fortune, joyeux et vaillants, insensibles au sort comme ces vieux monts qui supportent sans fléchir, d’une épaule si robuste, leur destinée, c’est à la morne terre qui ne pouvait les nourrir, au pain grossier de leur enfance, au mazut sordide, à leur ciel trouble et traître que leurs regrets s’obstinent.

Noble ténacité, âpre fidélité flagrante chez tous, depuis ceux dont le sentiment s’exalte par la culture et la science, jusqu’au charbonnier de qui l’on peut douter que son imagination soit soulevée et soutenue par l’étude des Commentaires ou des Lettres provinciales!

Il faut bien qu’il y ait quelque chose, pour que ce là-haut où il n’y a rien soit tant, soit tout pour nous!

A l’extrémité du jour, lorsque l’ombre comble déjà les profondeurs, escalade les pentes jusqu’aux arêtes, il est une seconde de soleil couchant où il ne reste de rose, de clair que la pointe d’aiguille d’une herbe qui tremble au soir... et tout notre être vibre avec!

Il ne s’épanouit là-haut que des petits œillets sauvages, des sauvages petites pensées; cependant de telles fleurettes un simple facteur me dit une fois:

—«Je suis en retard... il y en a de ces violettes, il y en a, que ça me fait faire des détours du diable... Vous rirez de moi... mais je ne passe jamais dessus... il me semble que ça leur ferait mal...»

Pourvu que ce quelque chose qui est au fil de l’herbe, à la corolle de l’humble fleur de mon pays, pourvu que ce quelque chose qui est tant, qui est tout pour nous, ne soit pas rien... pour le lecteur...