Si l’on s’en rapportait à nombre de photographies ou d’illustrations, on serait tenté de croire que l’Auvergne peut fournir un contingent de marine à la France; je n’ai guère aperçu de dessins et de tableaux de nos lacs où ne figurât quelque bateau; léger agrément imaginé par des personnes pour qui, sans doute, ces eaux désertes n’offraient pas un spectacle assez mouvementé; c’est ainsi que tant d’amateurs, fiers de leurs appareils du dernier modèle, de suprême perfection, en guise des sommets où ils gravirent, des monuments qu’ils visitèrent, ne vous rapportent jamais que leur famille en bouquet, en grappe, en espalier, au premier plan de tous les paysages, de tous les aspects d’art ou de nature, qui s’en trouvent trop sensiblement modifiés; grâce à de ces erreurs, qui consistent à clicher trois personnes agitant des chapeaux et brandissant une bouteille, sur un pic à peu près inaccessible, on le diminue à la simple altitude d’un talus de fortification, et son caractère s’en trouve tout compromis; la plus hautaine solitude est traduite en dimanche populaire; donc, défions-nous des gravures où l’on rencontre des barques sur les lacs auvergnats; un canot et un pêcheur au lac d’Aydat ou au lac Pavin, cela ne constitue pas une flotte. Les lacs d’Auvergne sont bien peu des lacs.
La Roche-Thuillière et la Roche-Sanadoire.
Non qu’ils manquent de superficie ou de profondeur; il en est de vastes, et, longtemps, la plupart furent réputés insondables; ce n’est donc pas pour insuffisance de diamètre ou de volume d’eau que l’on peut s’étonner de la dénomination dont ils jouissent régulièrement sur les cartes ou dans le pays, qui est, d’ailleurs, appelé la région des lacs.
Mais que leur physionomie est différente de celle que l’on suppose, d’ordinaire, à ce mot de lac; qu’ils sont à part, qu’ils sont autres—nos lacs qui n’en sont pas, des lacs par accident, comme on s’est exprimé à merveille, sur ces lacs montagnards, presque tous dans le massif du Mont-Dore, soit qu’ils jonchent le fond d’un cratère,—la coupe,—jamais si bien nommé, soit qu’ils résultent d’un ruisseau accumulé, à un barrage de lave, lacs imprévus, lacs oubliés, lacs perdus, lacs en exil, réfugiés, bannis ou déportés là, aux révolutions volcaniques ou aux restaurations glaciaires.
Oui, par les sites rebelles où ils s’isolent, où ils s’expatrient, pour ainsi dire, en ermites excessifs, sur ces sommets, tout contre le ciel, comme dans la volonté de n’avoir rien à refléter de terrestre, ils n’offrent aucun trait de comparaison avec le lac classique, familier et complaisant où se mirent les passions humaines, où s’effeuillent les cœurs et les fleurs, se penchent des visages d’avril ou d’octobre, de désir et d’amour, de regret et de mélancolie, où rêvent de s’attarder nos destinées. «Le plus beau, peut-être, ou le plus singulier de l’Europe entière», a dit un voyageur de l’un deux: je ne m’inscrirai point en faux contre ce jugement; je ne connais pas tous les lacs d’Europe; mais si l’on peut en préférer aux nôtres pour la situation, les dimensions, les agréments de vivre, je n’en ai pas abordé, et je doute, en effet, qu’on en puisse voir de plus singulier où la commotion de l’imprévu et de l’inédit, où le choc de la surprise et de l’admiration soient plus irrésistibles qu’au Pavin!
Lac de Guéry.