Lac Pavin.

Oui, les yeux s’effarent à cette réalité, là, devant eux, qui passe les visions les plus fantastiques, de cette masse d’onde comblant, ras les bords, l’évidement du cratère d’où s’élance le bois à pic qui enceint son pourtour,... ces bords d’une déclivité si brusque qu’ils semblent ne former qu’un cercle, au-dessous duquel l’eau serait dans le vide... une eau profonde de cent mètres, suspendue par on ne sait quel sortilège, à cette prodigieuse bague, enserrée par le haut seulement dans ce fabuleux anneau de basalte.

Environs de Besse.—Puy Saint-Pierre-Colamine.

Certes, il suffit de ces premières minutes hagardes pour faire approuver du plus sceptique tout ce qu’inspira de terreurs à la contrée, ce lac Pavin où aujourd’hui encore, où l’on ne craint guère plus les enchantements et les maléfices, nul ne se promène à l’aise bien longtemps; on pénètre par cette déchirure de la vasque plutonienne qu’a érodée le travail des eaux, on s’étonne à ce sublime spectacle, et l’on a hâte de redescendre, comme si l’on était entré indûment en quelque lieu redoutable et défendu; on ne peut aller bien loin d’ailleurs, on ne fait pas le tour; au bout de très peu de pas, à droite de l’échancrure par où l’on accède, le sentier cesse, aux parois de lave à pic, chargées de bois qui masquent les dykes et les saillies éruptives; et l’on éprouve la gêne, que peut-être, si l’on pouvait pousser plus avant, on n’irait pas plus loin tout de même, tant en ce bref parcours l’on est imprégné, saturé déjà, les forces brisées, de ce qui se dégage de trouble, de mystère et de peur de cette eau impassible, si profondément claire et luisante...

Ce court trajet, je l’ai accompli seul, d’autres fois accompagné: toujours il dure trop. A ces douze cents mètres d’altitude, soudain l’on ne respire plus, la gorge étranglée, comme au fond de grottes où, faute d’air, l’on s’asphyxierait; lac maudit, hanté de quelle sombre puissance, pour que devant l’incomparable beauté de ces eaux resplendissantes, comme éclairées par en dessous, sanglées dans cette ceinture de basalte, cernées de ces bois magnifiques, au lieu de la joie habituelle, grave et sévère, souvent, mais de la joie, à de telles contemplations, ce ne soit ici que de l’angoisse à la poitrine, un spasme douloureux, comme des frissons à l’âme qui vous secouent...

Lac des Sailhens, en Aubrac.

J’y suis retourné plusieurs fois, à des matins, à des midis, où le soleil faisait toutes bleues les nappes que le soir montre de plomb fondu; il émanait de ces eaux implacables, à toutes les heures, le même vertige livide...

Aussi ne peut-on sourire de ce que les habitants de Besse, la ville la plus proche, et leur subdélégué Godivelle, en 1726, comptent comme un grand acte civique de s’être hasardés à mesurer le Pavin; ils ne réussirent pas à le sonder; et l’on continua d’affirmer que le lac était sans fond; ce n’est qu’en 1770 que, plus heureux et plus habile, sur deux claies de parcs liées, et couvertes de fagots, avec des planches pour rames, le citoyen Chevalier, inspecteur des ponts et chaussées de l’Auvergne, obtint un résultat, toucha le fond du cratère noyé de sa sonde...