Des bains et des salles d’hydrothérapie — c’est ce dont je me souviens tout de suite : cela n’est point fréquent dans la montagne !

Aussi me précipitai-je à l’établissement thermal, fort convenablement aménagé, et qui me parut — au sortir de la douche — un lieu enchanté, malgré le spectacle des malades errant par les couloirs, ou se chauffant au soleil, par les allées du jardin.

Je rentrai déjeuner par le quai de Remontalou, ruisseau étroit (dont le lit semble parfois une mosaïque de porcelaine, tout jonché de débris de vaisselle cassée) où se perdent par une foule de conduits les sources chaudes, qui constitue une agréable promenade, avec les passerelles qui conduisent sur la rive droite. Les maisons sont bâties de gneiss, avec des angles — comme encadrées — de granit. La célèbre source du Par est sur le Foirail, assez animé, qu’enferme un cercle de maisons, dont quelques-unes portent des niches en bois vitrées où sont logés des saints et des saintes fort réputés jadis, lorsque les croyants associaient leur puissance miraculeuse à l’efficacité des eaux… Mais aujourd’hui… J’allais glisser aux réflexions mécréantes, lorsque la cloche sonna le repas chez Ginisty, où je me régalai d’un mets local, que mon estomac, si souvent réfractaire, n’eut point de peine à supporter, pourtant, et dont j’étais fort effrayé à l’avance ! Des tripes ! Des tripoux, comme ils appellent ce paquet de boyaux roulés, délicieux, comme là seulement on peut les accommoder, à l’eau chaude courante où elles sont nettoyées, d’où on les retire blanches comme neige, légères comme une dentelle, et qui prennent, assaisonnées de je ne sais quelle herbe odorante, le goût le plus fin et le plus rare…

Après ce repas, arrosé de bon vin d’Entraygues, Chaudesaigues me parut moins enfoncé dans son trou, et je ne lui trouvai plus autant son air de condamné à la fosse à perpétuité, dans cet entonnoir de montagnes sans issue !

Même je jugeais fort raisonnables les projets d’avenir, les rêves de grandeur que l’on me confiait, les espoirs dont se nourrissent tous les riverains d’une eau minérale, de créer la capitale de la thérapeutique moderne autour de leur source… Un chemin de fer, des hôtels, un casino — la fortune pour le pays — tout cela que chaque propriétaire voit se refléter dans le ru qui se perd à travers la prairie, tout ce qu’il voit flotter dans les vapeurs qui s’échappent de la roche…


Il est certain que Chaudesaigues peut se prêter aux plus diverses combinaisons — sans parler du traitement qu’y suivent les malades ; il ne se dépense là qu’une médiocre quantité d’eau, et, seulement pendant quelques semaines de l’été. Pour le reste du temps, le rendement des sources est à peu près inutilisé. Elles ne servent plus guère qu’à laver ces divines et radieuses tripes — ou à désuinter la laine des moutons qui les fournissent, une laine que tout le monde, hommes, femmes et enfants, tricote ici ; enfin, le seul usage général qu’on fasse de ces sources est pour chauffer les quatre ou cinq cents maisons qui composent Chaudesaigues par des canaux d’irrigation, qui passent sous des dalles. Heureuses ménagères qui n’ont point à se préoccuper du feu pour tremper la soupe, cuire des œufs et laver le linge !

Donc, l’idée est venue à quelques-uns d’employer ces forces négligées et, entre tant de projets qui se sont formés, le dernier surtout m’a séduit, qui veut élever à Chaudesaigues des serres naturelles, à toutes les températures, où tout pousserait, qui donneraient en ce pays désolé toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs — jusqu’à la flore extravagante des tropiques ! Mais les inventeurs mettent toujours au service de leurs causes une éloquence d’apôtres si forte que je me défie…

Cependant, je fus convaincu par ceux-ci, et plusieurs jours, cette pensée aussi me hanta au cours de mes promenades et de mes excursions…

Oui, c’était la fortune pour Chaudesaigues — mais aussi l’envahissement de la foule à travers ces solitudes — où bientôt il n’y aurait plus moyen d’être seul ! Magnifique brèche de la porte d’Enfer, cascade du Gurguttut, châteaux du Couffeur et de Montvallat, pont de Lanau, moulin du Tour, merveilles inconnues, tout à l’heure célèbres…