Déjà, les petites maisons des bords du Remontalou s’enguirlandaient de végétation exorbitante, de toutes les palmes exotiques dont mon imagination immédiate dotait Chaudesaigues…
Et l’imagination n’offre ici rien de trop hardi…
Certes, cela ne causerait à personne — ces jardins et ces parcs rêvés dans cette sombre corbeille de montagnes — l’étonnement dont on est pris, plus loin, en découvrant le viaduc de Garabit…
Pour moi, ce fut un saisissement…
J’avais résolu de suivre le lit de la Truyère jusque-là… Inoubliable journée, en compagnie de Galvier, le rusé pêcheur de truites, qui me servait de guide… Mais lui-même ne connaissait qu’une portion du trajet… La rivière, par endroits, fort large et sans profondeur, en d’autres se rétrécit et se creuse soudain, coule entre de hautes falaises, comme des quais prodigieux… Alors, il devenait impossible de longer l’eau sans berges… Il fallait rebrousser chemin, gravir des pentes à peu près verticales, se frayer un sentier, à travers des étendues de broussaille vierge… Ou bien, à quelque coude brusque, la rive cessait, tout d’un coup : la rivière, aux pentes du terrain, versée toute d’un côté, et il fallait chercher quelque gué, pour passer sur l’autre bord… Tout un jour, sous l’ardeur du soleil, nous marchâmes, côtoyant la Truyère, au fond de ces défilés sauvages, de ce formidable couloir aux parois abruptes, de centaines de mètres de hauteur… Nous ne rencontrâmes point un vivant, de toute cette étape de sept ou huit heures… Seulement, en deux ou trois places, quelque barque des plus primitives, avec une perche, apprenait l’existence de hameaux sur les hauteurs… A de certains moments, sous le ciel brûlant, d’entre les arbres aux feuillages emmêlés, il partait un vol — de quelque farouche oiseau de proie dérangé — qui déchirait la forêt, froissait le ciel d’un grand bruit, comme une étoffe… paysages de partout et de toujours, où rien ne rappelait le temps ni le lieu, paysages de pierre et d’eau, où rien aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en Auvergne, plutôt qu’en Afrique et en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six mille ans.
C’est du creux de la vallée, obscurcie déjà de crépuscule, que nous aperçûmes, soudain, en l’air clair encore, le viaduc de Garabit… De là-bas, cette voie ferrée aérienne, jetée d’une crête à l’autre de la vallée — qui franchit, à 122 mètres au-dessus de la rivière, une distance de 564 mètres sur un arc de fer de 165 mètres d’ouverture — n’est guère plus grosse que le fil des danseuses de corde… et c’est sur ce câble que voici courir un train, à travers l’espace !… Mais, alors, je ne jugeais plus impossibles du tout les orangers à Chaudesaigues…
J’envisage sans trop d’effroi l’idée de mes douleurs — le plus future possible — grâce à cette eau du Par qui rend ingambes les gens aux jointures les plus ankylosées, et dans le temps où il me faudra en user, aura fait pousser, sur cette terre jusqu’ici seulement nourricière de maigres bruyères et de pauvres genêts, des lauriers et des orchidées comme il devait en fleurir, selon M. Rames, dans la nuit des temps…
Plombs et Puys.
C’est vers eux, les plombs ou les puys — le plomb du Cantal ou le puy Mary — que montent à toute heure les regards du peuple de la montagne…