Aussi quelle joie de ce soudain soleil ! Il semble que la terre tressaille déjà, comme la cavale sous le fougueux étalon ; il semble que la montagne raidisse son échine pour soutenir le choc ardent. Puis, le soleil a pâli, disparu, comme si cet effort l’avait épuisé… Le ciel, de nouveau, est caché, les monts rendormis, affalés, cuvent la courte ivresse…
La neige commence à descendre, emplissant l’espace de son vol lent et doux… Longtemps, elle tombe, tourne, volette, mais fondue sitôt qu’elle pose sur les toits, les arbres, le sol, comme de divines sensitives, qui s’évanouiraient au moindre frôlement terrestre.
La neige tombe, mais non plus la neige fondante, sacrifiée, de tout à l’heure. Ce ne sont plus des fleurs mort-nées, des éphémères dont les ailes aériennes se volatilisent à peine apparues. Maintenant cela s’agrippe, au contraire, tenacement, à tous les obstacles. Chaque flocon semble avoir des griffes et des serres pour s’accrocher aux branches d’arbres, aux chaumes, aux tuiles des toitures, aux parois et aux faîtes des murailles.
La neige tombe dans le soir, la neige tombe dans la nuit ; on ouvre la porte pour voir, avant le coucher : tout est blanc, et la charpie s’effiloche de plus en plus épaisse… Au lever, une couche de plusieurs centimètres ensevelit la campagne, sur laquelle s’ajoute la neige qui tombe, qui tombe… Encore tout le jour, encore toute la nuit, et d’autres jours et d’autres nuits, une semaine, une autre semaine…
C’est à la Saint-Vincent
Que l’hiver perd ou prend ses dents.
Ah ! depuis ce 22 janvier, l’hiver les a prises, ses dents. Les trains ne viennent plus d’en haut, du Lioran, dont le chasse-neige ne peut suffire à ouvrir la mâchoire ; des centaines d’hommes ne suffisent pas à rejeter la neige de la voie sur les côtés où ils l’entassent en murailles que 20 degrés de froid font de marbre. C’est à travers ce couloir que passent les convois. Un journalier qui s’est attardé est tué, aplati, debout, entre un train et les parois de neige. De Montsalvy, de Mur-de-Barrez-sur-Aurillac, les diligences sont arrêtées, les courriers ne font plus qu’en traîneaux ou à cheval, de Riom, d’Allanche, du Vaulmier, sur Mauriac, sur Murat. Dans les journaux, ce ne sont plus que morts subites par congestion ou froid, ou facteurs et voyageurs égarés, enterrés sous la neige. Parfois, la tempête sévit, le redoutable écir. D’en bas cela ne semble pas bien terrible, cette poussière de neige que le vent soulève sur les sommets ! Et cela comble les creux, creuse des ravins, change la montagne, avec cinquante centimètres, un, deux mètres de neige.