— Il y a un bon matelas, plaisante le cocher, les chevaux n’useront pas les routes…
En effet, bientôt les bêtes en ont jusqu’au ventre et fument sous le soleil à tirer la calèche, — un soleil âpre et qui, pourtant, n’attaque guère la nappe gelée, brillante et dure comme du métal, et ne lui tire qu’un peu de moiteur, une suée de rien.
Anglard-de-Salers, Saint-Bonnet-de-Salers, Salers… mon histoire d’Auvergne me revient durant le trajet.
Anglard a, comme date fameuse, la guerre des Sabots, en 1635. Les Anglardiens, exaspérés des abus de l’administration, se révoltèrent, un dimanche matin, pour refuser de payer l’impôt établi sur les animaux à pieds fourchus, à son nouveau fermier, M. Isaac Dufour, de Murat… Les collecteurs se présentèrent inutilement. Les sergents, recors et archers furent malmenés, et un premier corps de troupe fut défait par la population, hommes, femmes, enfants, armés de pierres, de faux, de haches, de fourches, d’arquebusades. L’état de guerre dura des années. Les Anglardiens d’autant plus irréductibles qu’ils s’accommodaient fort bien de ne plus délier leurs bourses. On résolut d’en finir. Les troupes royales furent expédiées, en force, et victoire leur resta. Les insurgés reçurent des lettres de grâce, moins quelques chefs, qui furent pendus. Longtemps, on appela les Anglardiens : carabins, carabiniers. D’ailleurs, ils n’ont pas pour réputation d’être commodes, non plus que les autres indigènes de la montagne de Salers.
Pas de bonne fête sans batosto — sans bataille.
Après boire, on vidait les querelles de village à village à coups de pierres ou de bâton. Après boire, c’est-à-dire souvent, les dimanches et fêtes, sans compter les autres occasions qui appellent les gens à se réunir : mariages, enterrements, foires, marchés, etc. Par exemple, Legrand d’Aussy rapporte qu’en 1788, lors de son voyage, on fêtait encore la Nativité de la Vierge en élisant aux plus fortes enchères un roi et une reine qui occupaient la place d’honneur à l’église et marchaient, un cierge en main, à la tête de la procession. Un de ces rois de vanité éphémère imagina de régaler ses électeurs en faisant couler du vin dans les fontaines publiques : cela n’était pas pour apaiser le caractère naturellement querelleur des gens.
Mais, surtout, on citait la rivalité des gars de Saint-Bonnet et de ceux d’Anglard. Ces bourgs, qui comptent deux ou trois mille habitants, n’en ont que deux ou trois cents agglomérés, le reste dispersé sur le plateau. Comme ils ont plus commode, ou pour se rencontrer avec parents et amis, il arrive que quelques-uns d’une commune vont à la messe de l’autre paroisse. Les repas, les danses du dimanche, ne manquaient jamais d’occasionner des bagarres sanglantes. Il y avait toujours, de part ou d’autre, quelque revanche à prendre. On ne pouvait jamais en rester là, vous comprenez, ça leur savait trop de mal aux uns d’avoir été reconduits par les autres. Et les bâtons de se lever, de tournoyer et de s’abattre, les rudes bâtons durcis au feu.