Jantet, avec ses yeux simples dans sa barbe aux poils droits et décolorés comme les aiguilles d’une vieille branche de pin, la blouse enfarinée par les miches qui se balancent sur sa poitrine, avec sa cargaison dans le dos, sur les bras, sur les épaules, semble quelque mystérieux « Bonhomme Noël » tout argenté de frimas…


Enfin, nous sommes partis.

— Ah ! monsieur, si ce n’était que le courrier ! Mais, chaque matin, des commissions pour tout le monde ! On n’est pas maître de sa personne, voyez-vous… Et puis, ça use les effets… C’est désagrable… millodiou !

Nous commençons à monter, par une côte boisée, en zigzags, sur la roche à vif, mi-sentier, mi-ruisseau, que mille sources suintantes ont creusée et polie, entre des noisetiers d’où s’essorent des oiseaux sautillant de branche en branche, en fuite à notre approche…

Jantet va devant, les pas enfoncés, ancrés dans le sol, des pas de montagnard, son chargement s’embarrassant dans les broussailles, le choc décollant des feuilles humides les rouges limaces qui tombent dans les fraisiers et les airelles.


A la sortie des arbres, nous avons sous nos regards la vallée profonde, rétrécie, qui s’étire en paresseux fleuve de verdure où s’immobilisent comme échoués les fermes, les hameaux, espacés en minuscules flottilles ; et, après avoir gravi des pentes derrière lesquelles toujours une autre se hausse, sans plus de végétation maintenant que les bouquets d’or des genêts étincelant sur un tapis de courtes graminées sombres, le bois que nous traversions tout à l’heure ne montre plus à nos yeux qu’une infime forêt, des feuillages nains, comme aux bergeries pour jouer des enfants.

Nous atteignons les plateaux de Saint-Clément, qui paraissaient d’en bas les points culminants, et derrière lesquels se creusent d’autres vallées, se dressent d’autres crêtes ; et, par delà, s’étagent des sommets que dominent des cimes, que, tous, surplombe au loin le cône solitaire du Cantal, au bord du ciel ; et le village, et les maisons éparses, dans les replis du terrain, ou juchées sur quelque escarpement, qui semblaient proches, par des illusions de la vue à travers les perspectives brisées, violentes, s’entrecoupant, s’enchevêtrant, des arêtes, se reculent d’une distance nouvelle, d’un val et d’un mont, d’une descente, d’une ascension ; et nous escaladons, et nous dégringolons par des raccourcis à pic, où les seuls pas de Jantet, depuis un quart de siècle, ont marqué leur empreinte, tassé la terre, usé la roche, tracé un chemin…