Ouf ! nous nous reposons…

Nous nous affalons sur un monticule, à l’ombre, parmi les bruyères violettes, les gentianes bleues, les narcisses jaunes.

Jantet parcourt les adresses de son courrier.

J’aspire à pleins poumons, sans pouvoir me rassasier, la coupe immense du ciel, et je goûte avidement, oublieux de mon compagnon, ce laps de silence, de solitude, de liberté, dans l’air frais et la senteur des plantes aromatiques…

— Ah ! millodiou, tonne soudain la voix de Jantet ! Encore des prospectus… Tenez, ça va nous faire un crochet de dix kilomètres, aller et venir, pour tirer jusqu’à ce buron là-bas… Si ce n’est pas fou, un peu !… Des prospectus !… La moitié ne sait pas lire… Deux kilomètres pour l’autre masut, plus loin… Ah ! millodiou, la politique ! On envoie le journal aux vachers, je vous demande !


Nous accomplissons les douze kilomètres pour porter des réclames de remèdes infaillibles, des catalogues de grands magasins de Paris aux buronniers que nous trouvons l’un à présurer son lait, l’autre en train d’« espérer » le veau, près d’une vache à son terme…


Après une matinée de soleil excessif, le ciel se déchire, un ciel où se tramaient depuis un quart d’heure de menaçantes nuées, et, sous l’averse compacte, en faisceaux d’aiguilles drues, vite Jantet dévêt sa belle blouse qu’il ne veut pas mouiller ; et nous nous abritons sous le parapluie vaste comme une grange — dont je ne trouve plus que la taille soit exagérée.

— Ah ! millodiou, dans ces pays-ci, on n’est jamais sûr… Il en tombe, de ces orages, que des fois je rentre sans un fil de sec…