Je descendais les membres rompus, courbaturé de tout le corps, du train qui mène d’Arvant à Aurillac, toute une portion de réseau abominablement desservie par la compagnie qui l’exploite…[1] Vieux matériel, wagons de rebut qu’on réserve à cette traversée de l’admirable massif cantalien ! Et l’on s’étonne de la rareté des touristes ! Voyage affreux, qui serait l’un des plus faciles, l’un des plus beaux du monde, avec des voitures proprement suspendues, et de ces compartiments-terrasse, par exemple, comme ceux du Saint-Gothard, balcons vertigineux d’où l’on assiste à cette escalade fantastique de lacs et d’alpes, dont l’âme et les yeux restent pour éternellement enchantés, — d’où les yeux et l’âme les plus épris de la Suisse, des Pyrénées, les plus épris de partout, ne s’abaisseraient pas sans surprise et sans admiration sur tant de merveilles à peu près inédites, ignorées des Français même. Hélas ! au lieu de jouir à l’aise du prodigieux changeant décor où court la voie ferrée (tantôt dans la vallée et le long des rives tourmentées de l’Alagnon ; plus tard par ces défilés abrupts où dévalent ces torrents farouches, par ces couloirs étroits creusés dans le roc, ou bien à travers ces mornes sapins du Lioran) avant de déboucher dans le large de la vallée de la Cère ; au lieu de pouvoir se pencher sur la fuite des paysages sans cesse renouvelés, sur le déroulement des horizons, cueillir au passage la vision des villages, des châteaux, tapis dans les creux, étagés sur les pentes, piqués sur les hauteurs, au lieu de cela il faut tout bêtement se rencoigner, songer à se caler, à se garer de la violence des chocs qui vous ballottent, vous projettent d’une banquette à l’autre : un tangage et un roulis de navire dans la tempête, une trépidation effroyable, à croire que c’est le sol qui s’ébranle, le volcan qui s’étire — et que l’on roule sur un tremblement de terre…

[1] Ceci n’est plus exact. La transformation s’est opérée depuis longtemps. Les trains les plus confortables circulent désormais l’été, avec un wagon-terrasse

— Saint Géraud me pardonne ! implorais-je, ma prime opinion formulée, après tant de secousses et, dès la gare, sur l’aspect maussade et insignifiant de la ville.

Si je m’adressais à saint Géraud, de préférence, vous vous doutez de la raison : je me souvenais que saint Géraud est le patron d’Aurillac[2].

[2] C’est de la fin du neuvième siècle, du commencement du dixième siècle, où naquit le comte Géraud, où fut fondée son abbaye (d’où devait sortir, entre tant d’autres grandes figures, celle de l’universel Gerbert) que date authentiquement la vie de la cité qui s’aggloméra autour du célèbre monastère… Jusque-là, il n’apparaît pas irréfutablement qu’Aurillac ait existé : quelques monnaies rencontrées dans des fouilles peuvent faire présumer une station romaine, sous les empereurs, sous Marc-Aurèle ou Aurélien, d’où l’étymologie… Mais il n’en est question nulle part dans la guerre des Gaules. Quant à l’époque franque, pas d’autres traces que celle-ci : une croix — en face de l’énorme tilleul de Sully — la « Croux Malli » qui indiquerait l’endroit où se tenait le mal ou mallus, sorte d’assemblée judiciaire ! Maigre témoignage ! Mais depuis saint Géraud, le chef-lieu actuel du Cantal peut prouver, par pièces et archives, la suite de ses destinées, ses annales heureuses et non, tour à tour ; splendeur de l’abbaye dont la science brille si puissamment sur la chrétienté ! En effet, le roi Robert, fils de Hugues Capet, s’y rendait en pèlerinage ; le pape Urbain II en consacrait l’église, en revenant de prêcher à Clermont la première croisade ; le souverain pontife Calixte II y séjourna ; au treizième siècle, un couvent des Cordeliers s’y établit, qu’inaugura saint Antoine de Padoue. Mais tout ce puissant éclat s’est terni aux luttes pour les franchises communales, toute cette fortune périclite et s’abîme aux guerres des Anglais, aux pillages qui, longtemps après, continuèrent de désoler le pays, aux guerres de religion enfin : prise et sac de la ville par les huguenots, destruction du monastère et des couvents, effroyable revanche de la Saint-Barthélemy ; désormais, l’histoire d’Aurillac n’a plus guère d’autres éphémérides que celles de la province et du royaume…

Certainement, saint Géraud me pardonne. Il aura compris que c’est un peu la mémoire de sa fameuse abbaye et du passé héroïque d’Aurillac qui contribuèrent à mon désappointement éphémère, devant une ville de bâtisse moderne, qui s’étalait à ma vue sous un ciel bas et sombre, avec des toits monotones, d’où n’émerge que le clocher de Notre-Dame-des-Neiges…

Ville d’aujourd’hui, d’hier, sans relief d’autrefois.

Car, de jadis, il ne demeure pas de vestiges.

Interrogez :

— … Les Anglais… les huguenots…