La réponse ne varie pas, revient devant chaque ruine de l’ancienne Haute-Auvergne ; souvenirs aigus encore, dont il semble qu’à peine la terreur s’efface ; et puis, la Révolution…

Mais surtout les Anglais, les huguenots — les z-huguenots, prononce-t-on…

Cependant, Aurillac n’est rien moins que terne, dans une situation splendide — qui se révèle à présent que le soleil a bien voulu luire, tout d’un coup — à l’entrée de la vallée de Mandailles — abritée des collines du bois de Lafage et du roc Castanet — en face de l’immense plaine mamelonnée, qui propage ses houles de terrain vers le Lot ; et, tournez-vous, c’est le puy Mary, qui, là-bas, là-haut, étage ses plans majestueux, arque sa double cime dans la nue… Et, entre cette plaine immense, comme la mer, d’un côté, à l’opposé la montagne qui se hausse et s’élance, cela ne manque pas de grandeur, cette ville-là, sans faste, prostrée en sujette, à la marge des monts dont l’indicible majesté s’étend sur elle.

Très simplement, en effet, Aurillac ne présente en édifices que des bâtiments officiels exigés d’un chef-lieu de préfecture.

Voici le Palais de Justice, d’architecture sévère, comme il convient à ce genre d’habitation : même, rien qu’à passer devant, tant la façade est revêche, on devinerait, je crois, que la personne qui habite derrière s’appelle la Loi ; elle possède pas mal d’immeubles, en France, où nul n’est censé l’ignorer. Heureux qui n’en franchit jamais le seuil ! Passons. Arrêtons-nous plutôt quelques instants dans le square agréablement planté qui occupe le milieu de la place, d’où nous pouvons examiner le clocher de l’église des Cordeliers, dite Notre-Dame-des-Neiges ; une cloche, sans doute trop grosse pour être suspendue à l’intérieur, était suspendue au dehors, au bout d’une charpente disposée pour ; comment ces messieurs du clergé satisferont-ils à la maligne curiosité des enfants, qui s’étonneront d’apercevoir dans les airs, la semaine sainte où les cloches vont à Rome, cette cloche impie ? Sans doute, ils seront embarrassés, autant que pour me renseigner sur cette Vierge dont s’enorgueillit Notre-Dame-des-Neiges — qui est une Vierge noire, trapue comme un bouddha, véritable idole hindoue, qu’on dirait en charbon. D’où proviennent ces négresses, fréquentes dans le diocèse ? J’ai interrogé quelques prêtres, feuilleté des livres ; ces statues auraient été rapportées de la Terre sainte, voilà toute la réponse.

La série des monuments aurillacois se complète par une église Saint-Géraud, naturellement — un Hôtel de Ville, où a été installé un musée Rames, un Hôtel de la préfecture, un Collège à portail sculpté, et un Lycée, et des Casernes, et un Hospice, et une École normale supérieure primaire, construite sur l’emplacement du château de Saint-Étienne, — plusieurs fois saccagé et restauré, — dont la tour superbe qui subsistait dominant la ville a été conservée et utilisée dans le monument de l’école, de sorte que, dix siècles après le fondateur de la savante abbaye, la science est donnée encore sur cette roche précisément où auraient vécu les ancêtres de Géraud et lui-même…

Quand je disais qu’Aurillac ne possède que les monuments strictement nécessaires, j’omettais l’Hôtel consulaire, la chapelle d’Aurinques et les statues qui décorent ses places. Mais quoi ! l’Hôtel consulaire, tout clinquant neuf, avec sa façade grattée et retaillée, a perdu le charme de vétusté, à quoi s’arrête et se plaît le rêve du passant…

Quelles haltes de pensées, devant le plus pauvre restant de vieilles pierres, survivantes échappées à la destruction des hommes, au désastre des âges, ces vieilles pierres fauves ou mordorées, qui semblent ruminer des choses, des choses, avec tant de joie, au soleil, ou grelottent à la pluie, se renfrognent, comme des personnes…

Certainement, elles respirent, elles palpitent… Certainement, elles sont hantées d’une âme profonde, à qui les générations successives ont légué le mystère de leur fièvre et de leur passion, le secret de leurs joies, de leurs tristesses, de leurs espoirs, de leurs rancœurs ! Sans quoi, comment expliquer sur nous l’attirance des ruines à travers lesquelles nous aimons errer, le cœur serré, devant les rides et les balafres de la matière, prétendue inerte, d’où se dégage une telle poésie de regret et d’irréparable !…

Un bloc couché dans les genêts, parmi la bruyère ou les chardons d’octobre, sous un ciel brumeux d’automne, ah ! quel torrent de mélancolie cela déchaîne en nous ! Il suffit de quelque granit informe dans les brousses pour qu’à notre imagination ressuscite le fantôme des siècles révolus… Au contraire, quelle indifférence est la nôtre devant la pierre récente, si habilement taillée qu’elle soit ; même, au marbre d’art, il faut la lente caresse des soleils et les coups de l’hiver. Comme on passe vite devant toutes ses reconstitutions ; on salue, on s’éloigne, pour courir s’abîmer en contemplation devant un pan de muraille, un lambeau de corniche tout lézardé, fendillé, effrité… Un peu ce que j’ai fait, pour cette Maison des consuls, qui n’est plus la Maison des consuls, mais un logis d’aujourd’hui, comme avec de l’argent je pourrais m’en procurer une copie…