Mais à n’importe quel prix, par exemple, je ne pourrais obtenir le double de cette humble chapelle d’Aurinques (sans doute restaurée plus d’une fois, mais pas d’ensemble) assez flétrie et rongée, tout de même, enfin, pour que j’y sente planer l’ombre chère de celui à qui elle fut dédiée et celle de l’inconsolable amante aux soins de qui elle est due.
C’est à l’extrémité de la ville, à l’endroit où un Guinot de Veyre succomba, la nuit du 4 au 5 août 1581, contre les remparts assaillis par les huguenots, dans une maison où il fut surpris par l’incendie, en se battant. Son cadavre calciné ne fut reconnu qu’à une bague d’or qu’il avait reçue de sa fiancée. Elle, tout de suite, résolut de se retirer du monde, d’entrer au Buis, après avoir fait graver à l’église Saint-Géraud, au-dessus de l’autel des Veuves, un bras passé dans les courroies d’un bouclier, la main fermée laissant voir une bague au quatrième doigt… Touchante image, charmant simulacre qu’il eût fallu précieusement conserver… En revanche, on a gardé, paraît-il, une trompette de cuivre ramassée après la victoire, dans les fossés — par quelque ancêtre de nos âpres ferrailleurs d’aujourd’hui, sans doute.
Mais de causer ferraille, cela nous mène droit à la statue de Gerbert — et nous traverserons la rue des Forgerons.
Auparavant, que je vous dise qu’Aurillac, réputée la patrie des chaudronniers, fut mieux que cela, du dixième au dix-septième et même dix-huitième siècle : la patrie des orpailleurs ; l’orpaillerie consistait à recueillir l’or que la Jordanne roulait dans ses eaux. Une étymologie controuvée, malheureusement, car elle est gracieuse, tirait Aurillac, d’Auri-lacus, lac d’or ! Cette industrie languit peu à peu et s’éteignit, les trop minces parcelles, qu’on extrairait encore, ne devant pas suffire à rémunérer le travail. Cette fabuleuse Jordanne, épuisée d’or, qui va « tarif de son poisson », à présent, si l’on n’y met ordre, avec les « empoisonneurs de rivière » qui foisonnent sur ses bords, et sur toutes les rives des riches ruisseaux de la montagne, d’ailleurs ! Du manque de cet or, probablement, a périclité le travail des orfèvres, dont les boutiques bordaient la rue de ce nom. Qu’elle était jolie, cette « parure d’Auvergne » où figuraient ces croix délicieuses, que les filles d’aujourd’hui ne portent plus ; car je ne vois plus qu’à de vieilles, vieilles femmes « ces tours de cou » qui faisaient je ne sais combien de fois le tour du cou, avant de s’agrafer sur la nuque par une large plaque d’or, — bijoux amples et pesants, qui devenaient un trésor de famille. L’or a disparu ; on se contente du toc et du doublé — à la portée de toutes les bourses. Heureusement, il n’en est point fini du cuivre, de ces chaudrons massifs, d’un usage séculaire, dont Aurillac avait la spécialité, de ces fontaines rouges, d’un modèle vénérable, dont on rencontre la pareille dans toutes les fermes. Les petites forges continuent de flamboyer, les martinets de résonner, derrière les portes basses et cintrées de l’étroite rue des Forgerons, où se pressent chaudronniers, serruriers, couteliers, et surtout dans la rue du Monastère. En outre, Aurillac s’est enrichi d’une industrie nouvelle : maintenant, tout le monde est aux parapluies : Aurillac en fabrique des quantités, ne fabrique plus que cela ; c’est, après le commerce des fromages, l’industrie la plus florissante d’Aurillac.
A propos de l’éblouissant minerai dont la poudre était mêlée aux sables fins de la Jordanne, circulent vingt légendes, dont la plus accréditée est celle qui fait couler cet or d’un miracle de Gerbert, devant la statue de qui nous sommes et pourrions si longtemps méditer ! Non pas la statue d’un homme — mais d’une époque[3].
[3] Voir L’Auvergne, pages 143 et suivantes.
La statue de Gerbert, sculptée par David d’Angers, fondue en bronze, et érigée au bout d’une promenade, le Gravier, un rectangle de sol nu et sec. Gerbert peut croire que ses concitoyens, en alignant cette promenade rigide, se souvinrent de ses goûts pour la mathématique : c’est, sous son regard, comme un tableau tel que dans les écoles, comme un vaste tableau d’épure… Le spectacle est aride, mais préférable, après tout, à celui qui s’impose, si l’on fait volte-face et que l’on s’engage sur le cours d’Angoulême.
Ici, la Jordanne reflète, lorsqu’elle n’est pas aux trois quarts desséchée par la canicule, le plus dégoûtant fouillis de masures aux balustrades de bois pourris, où flottent des loques, des guenilles à sécher, comme des drapeaux de misère et de saleté — le derrière de la rue du Buis — immonde — et, aussi, du plus inattendu, du plus pittoresque effet…
Mais, tout cela, dont nous venons de faire le tour en quelques pages, c’est l’Aurillac de tous les jours — dans un assoupissement d’où ne l’éveillent pas le sifflet des trains, le roulement des omnibus de la gare aux hôtels, ou les clairons des casernes — un Aurillac qui va changer d’aspect soudain.
Voici que ses rues s’emplissent d’un tumulte inouï, que sur des placettes, où le seul bruit d’habitude est l’eau de la fontaine dans sa vasque de granit ou de serpentine, grouille une multitude pressée ; les hôtelleries regorgent de voyageurs, les remises de chevaux — et des cabriolets, des jardinières, des tapissières, des « courriers », des véhicules de toutes sortes arrivent sans cesse, détellent en plein air…