C’est foire, demain.
Dès ce soir, la vie afflue, va et vient de la place d’Aurinques au pont Rouge, du faubourg Saint-Étienne au faubourg des Carmes.
Le vieil Aurillac somnolent se réveille ; l’Aurillac neuf, qui gagne chaque jour, s’étale vers la plaine, vers le soleil et la lumière, est empli du mouvement, déborde de foule. De tous les trains, de toutes les diligences, descendent les marchands, la sacoche gonflée gonflant leur blouse… Et toute la nuit, sous les étoiles, ou, à l’obscure, des quatre points cardinaux, c’est la montagne qui dévale, — toute sa richesse, ces troupeaux qui cheminent, que harcèlent les chiens, que poussent les pâtres et les bouviers. De bonne heure, le Champ de foire est envahi, et le cours d’Angoulême, et le Gravier, et la place d’Aurinques, et toutes les placettes, et tous les recoins de toutes les rues… Au Champ de foire, le gros bétail rouge, gloire de Salers ; ailleurs, disséminés, des marchés de moindre importance, les porcs vautrés dans le ruisseau, des lots de moutons, collés, soudés les uns contre les autres, des ânes brayants, des chèvres inquiètes, des veaux ahuris ; sur les bordures des trottoirs, les fermières accroupies derrière leurs mannes de volaille ; l’air retentissant des beuglements, des grognements des animaux, des appels, des jurons des gens, l’atmosphère chargée d’une chaude buée d’étable, d’une lourde odeur de suints et de bouses…
Cependant — avec toutes les ruses et les finesses des marchandages — les affaires se traitent ; les auberges, les hôtels sont assiégés ; on trinque, on boit, on débat des prix, on retrinque, on reboit, et tope là — il n’y a plus à y revenir, marché conclu, mieux que sur le papier… Partout, les voix s’enflent, les têtes s’échauffent, sous les feutres à grands bords, les poings cognent sur les tables, les servantes hélées par ceux-ci, retenues par ceux-là, dont les yeux s’allument, dont les mains se font hardies, ne savent à qui entendre. Partout, dans les salles et dans la rue, une rumeur montante de paroles, de cris, de disputes, de batailles, de chansons comme s’il fallait dépenser là toute la retenue des semaines de silence et de solitude. Les boutiques, aussi, sont bondées, où l’on fait provisions, les filles, de quelque ruban, les garçons, d’une pipe ou d’un couteau. Enfin, sur le crépuscule, la foule diminue, gagne la gare, les chemins de fer, les diligences, les voitures rattelées. Les fouets claquent comme une fusillade, de nouveau les routes sont encombrées de files de bêtes et de gens, les valets chassant leurs troupeaux rouges et jaunes ; bientôt, il ne reste plus en vue que quelques couples de vieux et de vieilles, un cabas sous un bras, un parapluie sous l’autre, embarrassés derrière un porc rebelle, un veau rechignant, qui refuse d’avancer, se couche…
C’était foire, hier…
La ville garde, de cette animation d’un jour, ce caractère qui lui est propre, l’indéfinissable de son atmosphère, un peu de la mélancolie d’un port, aux heures où la mer se retire…
Avec ses foires, ses marchés, Aurillac a ses flux et reflux, toute une vie, à larges flots, qui descend des sommets, la baigne, et puis remonte…