Ainsi note E. de Goncourt, dans son Journal de 1891, où mon nom, avec celui d’Antoine, est le plus souvent cité (après les Daudet) ; c’est l’année de la Fille Élisa, au Théâtre Libre.

Après le bruit, pourquoi pas dire le succès, de l’adaptation du roman à la scène, comment douter de mon orientation vers l’art, — ou le trafic — dramatique ? Or, je n’avais pas subi la griserie de l’ambiance artificielle. Je partais pour l’Auvergne, — et je n’y fabriquais pas de pièce ; j’y écrivais ces pages de la montagne cantalienne.

A des vacances précédentes, le hasard m’avait fait le témoin, presque, d’un crime que je racontai à Gustave Geffroy :

— Tu devrais l’écrire, comme tu viens de me le raconter.

Ce fait-divers d’actualité parut à la Justice, de G. Clemenceau, — qu’on lisait beaucoup, du Grenier d’Auteuil au Salon de la rue Bellechasse, pour Gustave Geffroy, Louis Mullem, Charles Martel, E. Durranc, C. Pelletan, — non pour Clemenceau : il n’y écrivait jamais !

Alphonse Daudet, le jeudi suivant, me félicita. « Je devais continuer, entreprendre un vrai livre, gagner le large, ne pas m’enfoncer plus avant dans les petites chapelles décadentes. » Il me sondait, paternellement. C’était une surprise, pour lui, que mon goût du pays, ma fidélité à la petite patrie, — alors que, par mes vers de banlieue, ma profession d’avocat, ma vie parisienne, il me jugeait tout autre. Quel chaleureux et pénétrant confesseur, à qui j’eus tôt fait de tout dire : l’humble famille, d’où je savais les patois cantaliens, qui m’avaient mené à Mistral, à Aubanel. Ce fut, désormais, un lien avec Daudet — qui manquait à la foule des littérateurs ignorants du parler d’oc, et de la poésie méridionale. J’y avais songé, à écrire sur l’Auvergne ! La France ne nous intéresse pas, m’avait répondu le directeur d’un grand journal illustré, d’alors !

— Je vous trouverai un éditeur, et Alphonse Daudet m’obtenait un traité chez Dentu. C’est ainsi que je remontai, vers nos cimes de basalte désertiques. Les tentations immédiates de Paris ne me retenaient pas devant l’appel profond de la terre ancestrale.

Évidemment, ce n’était guère exploiter le filon doré des « centièmes » que de publier, après avoir fait jouer la Fille Élisa, des « veillées auvergnates ». Mais j’avais cueilli, une fois pour toutes, le sourire de Melpomène ou de Thalie, — qui d’ailleurs, ne va pas sans éclipses. Que de gloires subites, — qui se sont brûlées aux feux de la rampe. Que de comédies applaudies, au goût d’un soir, qui ne se relèvent plus, dès que tombées dans le silence — tandis que des livres dédaignés cheminent, parviennent et demeurent, — nombre de livres dédaignés, naguère, comme « régionalistes » — ne devant pas sortir de leur province, et que voici rescapés de l’oubli où s’enfoncent tant de romans, de fortune éphémère, tant de nouveautés, à la vogue fugitive…

Bref, je m’en suis tenu au livre — qui, du Massif Central ou des mers de Chine, m’a laissé pauvre d’argent, mais riche, mais riche de quel trésor de mémoire !