Pas une parole ne montait à ma gorge, angoissée. Me débarrasser, m’asseoir ! Les sièges délabrés, poussiéreux, s’encombraient d’un édredon, de linges, et l’idée burlesque et prudente traversa mon esprit que la chaise se détraquerait sous mon poids, que j’allais choir sur le carreau, la carpette élimée, qui glissait sous mes pas… Je me tins debout, au chevet.
— C’est vous, c’est bien d’être venu… Je vous connais… J’ai toutes vos photographies parues dans les journaux… Ouvrez l’armoire, bon… dans le tiroir, à gauche…
Ma parente, car elle l’était, éparpillait la liasse… Et c’était : Me Jean Ajalbert, défenseur de Vaillant dans le « Petit Parisien »… Jean Ajalbert, en casque colonial, retour du Laos, dans le « Matin »… Jean Ajalbert, au Grenier Goncourt, dans une revue illustrée… Jean Ajalbert avec Aristide Briand, en Bretagne, — avec Frédéric Masson, à Malmaison, — avec mon fils.
— Oui, je vous ai toujours suivi, depuis votre premier livre sur l’Auvergne… Ajalbert… J’avais épousé un Ajalbert, qui descendait d’un frère de votre arrière-grand-père… Oh, il avait sept enfants, tous éparpillés… Je n’en ai pas eu… Nous étions fiers de vous…
— Pourquoi ne m’avoir pas vu plus tôt ?
— Je n’aurais pas osé. Je n’ai pas toujours été riche…
Cela si bas, que j’entendais à peine.
— Pas riche, mais enfin je n’ai besoin de personne… Il a fallu travailler, chacun de son côté. Mon mari était employé, moi couturière. Il y a longtemps que je suis retirée… Une fois, j’ai poussé jusqu’à la rue de la Faisanderie… Quand j’ai vu l’hôtel, je n’ai pas osé. Vous étiez heureux… Vous n’aviez pas besoin de moi… Mais, après, quand vous avez quitté la France, j’avais bien peur, avec ces grands voyages, de ne jamais vous revoir… Alors, quand vous avez été nommé à Malmaison j’ai loué à Rueil, je venais, le soir, à la grille… Souvent, je vous guettais dans les allées, ou j’attendais, au tramway, à l’heure où votre fils revenait du collège… Il vous ressemblait…
La voix seule vivait, dans cette face « usée comme la pierre du torrent » où les poils s’agrippaient en herbe desséchée. Les mains, qui me tenaient, serraient comme des pinces. Depuis la journée, vingt ans auparavant, avec M. Rames, dans la nuit des temps, je n’avais pas vécu d’heures aussi en dehors de la vie courante. Cela était sans date, sans cadre, — toute l’ambiance effacée, — quelque page d’Edgard Poë… Des choses oubliées de moi, du passé stratifié sous des amas d’alluvions successifs, ressuscitaient… Je me penchais de plus en plus vers cette bouche d’ombre, ces lèvres raidies, où haletaient les phrases courtes.