Pendant le déjeuner, comme au cimetière, comme sur la route, mon homme ne tarit pas de me crier — il a l’oreille dure — son histoire à lui, et à un tel, à qui appartiennent ces prés, et à un tel, de qui est ce domaine.
— Oui, treize ans, quand j’ai dévalé… Ah ! il ne fallait pas avoir froid aux yeux. Mais, baste, je n’avais peur de rien… et pan per la parit !
Je l’écoute, en étudiant sa face, aux larges mâchoires, son front carré, obstiné, ses yeux d’un bleu très frais, le cheveu dru, grisonnant à peine, les oreilles velues, cette carrure d’épaules solides encore, guère plus de cinquante ans, il est vrai, mais après quel travail enragé, des années et des années, sans répit !
Étapes par étapes, couchant dans les granges ou les étables, c’est le voyage jusqu’à Lyon, l’embauchage chez un charron ; au bout de deux ans, l’association avec un « pays », l’achat, sur leurs économies — quatre sous sur vingt qu’ils gagnaient, par jour, — d’une roulotte et d’un âne, et pan per la parit ! de seize à vingt ans, le tour de France, rétameurs ambulants, à travers les campagnes. Pendant ces quatre ans, il a mis de côté les deux mille francs nécessaires pour payer un remplaçant, et, le service militaire esquivé, de quoi s’installer à Paris, dans un de ces lugubres passages de la rue de la Roquette, dans ce faubourg auvergnat, où ils s’entassent tous, ceux de Saint-Simon et ceux de Lascelles, ceux de Saint-Cirgues et ceux de Mandailles, pour vingt ou trente ans de travaux forcés, reclus comme dans un bagne, forçats de l’argent.
— Tenez, quand j’ai eu les démolitions de l’Exposition, j’ai été trois ans sans retourner voir ma femme.
Beaucoup, en effet, ont leur femme là-bas, qu’ils ne voient qu’à de longs intervalles, qu’ils ne font venir qu’au moment de s’établir, amassant pour acheter un fonds, ouvrir un chantier. Elles arrivent, un matin, par « le Lyon » ; le mari les attend à la gare et les conduit à la boutique ou au logement, d’où elles ne sortiront plus une fois l’an. J’en sais, et de fort riches, qui se vantent, venues à l’époque des diligences, de n’avoir pris un train que vingt ans plus tard, pour s’en retourner…
Les hommes, Paris ne les entame pas non plus, indifférents à toutes les tentations du luxe et du bien-être. Il n’est d’autre régal pour eux que le salé, une jambe de porc, un morceau de chèvre et les farinades de blé noir ! Et, rentiers, lorsque les affaires ne les condamnent plus à se chausser et à se vêtir à la façon des villes, ils ne tardent pas à reprendre les vastes galoches et le commode gilet de laine.
D’une âpreté au gain qui ne se dissimule pas, d’une énergie peu commune au travail, avec un mépris absolu pour tout ce qui n’est pas l’argent, ils sont remarquables aussi par leur sang-froid dans la spéculation !
Elle est d’un de ces joueurs imperturbables, cette repartie qui décèle un trait foncier de la race :
Un fondé de pouvoirs partait pour acheter, au nom d’un ferrailleur, un immeuble considérable :