— Poussez jusqu’à cinq cent mille francs.
— Bien. Je vous télégraphierai le résultat.
— Pourquoi dépenser vingt sous… Ça ne changera rien… Écrivez-moi, simplement.
Comment s’étonner qu’ils réussissent, avec un pareil estomac !
Nous traversons des villages, et, dans chacun, se dressent les pompeuses villas des « Parisiens » — d’autant plus nombreuses que la contrée se fait plus morne et désolée, à mesure que la vallée s’élève, se rétrécit et se dénude, de sorte que les habitations les plus cossues semblent se cacher dans les replis les plus tristes de la montagne ; c’est de là, naturellement, que par la force des choses il descend le plus d’émigrants. Et mon cicerone, toujours, m’instruit d’anecdotes locales, mais peu variées, et me conduit aux églises, aux cascades, aux sites changeants, brusques, tour à tour doux et charmants, grandioses et sauvages, calmes ou tourmentés des rives de la Jordanne.
Non loin de Saint-Cirgues, nous percevons comme d’énormes sanglots, dans le ravin où s’encaisse la rivière. Nous approchons du Saut de la Menette ; c’est, dans le gouffre que les eaux ont creusé à travers les laves, un horrible pêle-mêle, un effroyable chaos de rocs chus des hauteurs, au milieu desquels la rivière se débat avec fracas, la petite Jordanne ! furieuse comme un océan aux jours de tempête, contre l’entassement formidable de roches qui lui barrent son cours ; une guerre de milliers de siècles, qui déchire la vallée, comme des coups de tonnerre d’un orage éternel !
Une jolie religieuse, dit la légende, se précipita dans l’abîme pour échapper aux poursuites du diable. Mais la menette ne fut pas broyée. Miraculeusement, ses jupes se gonflèrent en parachute, et, légère, elle descendit sur un bloc où elle put attendre du secours…
Nous remontons en voiture et, par Saint-Julien et Perruchès, nous atteignons Mandailles, au-dessous du cirque de forêts et de prairies qui recouvrent le cratère dont le puy Chavaroche, le puy Mary, le puy de Bataillouze et le col de Cabre dessinent les bords gigantesques. Il suffit de quelques heures, d’Aurillac ici. Nous nous sommes attardés si bien qu’il est soir déjà. Je suis las, un peu ; mais, tandis que le repas se prépare, je ne puis refuser à mon hôte le tour du propriétaire ! Au delà du bourg, dont les chaumières se tassent, comme des moutons peureux, dans un étroit espace, au bord d’un ravin, il m’énumère, de la même voix criarde, les lopins de sa propriété, acquis à telle époque et à tel prix… pan per la parit ! et ceux acquis trois ans après… et pan per la parit ! toujours.
Nous suivons un sentier de beaux arbres comme émus et graves, dans le mystère de l’ombre, et les rocs mêmes semblent frissonner de crépuscule, les rocs mêmes, comme touchés à l’âme par cette petite mort de la nuit qui tombe.
Mon homme, que ne paraît guère impressionner la poignante mélancolie de l’heure, continue de m’énumérer ses gains et ses réussites !