— Mère, vous n’avez pas vu tout ça, on vous l’a raconté ! insinue sa fille aux cheveux blancs.
Cette fois, ce sont des trépignements, des éclats de rire :
— Pourtant, repopio pas… je ne divague pas… je sais bien ce que je dis… Oh ! qu’aï pas iou bist !
La face crevassée oscille sur les cordes durcies de la gorge, en affirmations silencieuses. Puis, la voix reprend :
— J’ai bien vu M. de Niocelles…
— Mère, tu n’as pas vu M. de Niocelles !
— Mais si, je te dis que j’ai vu sa tête… Oh ! que io pas viste.
Et, comme pour cesser de voir l’abominable spectacle, elle gare son visage avec ses mains ossifiées.
M. de Niocelles, c’est, par ici, une des journées sanglantes de la Révolution… Tous les Arpajonnois vous le répètent comme la mère Lascombes, comme s’ils y avaient assisté… Il entre un voisin, au moment où j’écrivais cette page ; à mon interrogation, il répond tout de suite :
— M. de Niocelles… C’était un grand… un maître de la vallée… qui avait dû en faire aux petits… Je me rappelle pas ce qu’il était… Enfin, il s’était caché dans un grenier, dans les genêts, où on l’a découvert… On lui fit descendre les escaliers en le tirant par les jambes, que sa tête sonnait à toutes les marches… En bas, il y avait lou fabre do l’aigé, le forgeron de l’eau… on l’appelait ainsi, parce que sa forge était contre la rivière, là près du pont… Il lui trancha la gorge avec une hache… Puis, il lui piqua une fourche à deux dents dans les yeux, et on promena la tête à travers Arpajon et jusqu’à Aurillac… Et il y avait Milhaud, dans le tas, le fils du menuisier, qui est devenu général…