Car, il y a vingt ans, j’étais bien à peu près seul à l’aimer, dans sa solitude… Ce n’est pas sans difficulté que je publiais, çà et là, mes premiers essais sur ma rude et lointaine petite patrie : la Mode n’avait pas encore passé sa main gantée à travers la crinière hirsute de nos montagnes ; c’étaient les époques préhistoriques où l’automobile n’avait pas encore pénétré, comme la foudre, dans mon pays vierge, et le déluge de la carte postale n’avait pas submergé non plus nos cimes altières…

Les temps ont changé, l’Auvergne aussi, mais pas autant que l’on pourrait craindre… Le vent qui souffle à travers nos puys et nos plombs a vite fait de chasser l’odeur des machines vertigineuses… Pour quelques semaines bruyantes de la belle saison pour quelques pianos dans un casino, pour quelques « cornes » effarantes sur les routes, le grandiose silence de la vallée, l’immense paix de l’étendue déserte ne sont pas plus emportés par un tour de valse que par une course de cent vingt à l’heure…

L’Auvergne est défiante et récalcitrante aux nouveautés.

Au centre de la France, l’Auvergne est comme un gigantesque chien de berger qui garde, au milieu du troupeau… Elle garde trop bien… Elle empêche d’approcher, comme au temps de Vercingétorix… Depuis, les Auvergnats n’ont pas déserté le combat contre l’étranger, ni contre les Français même… Avec quelle ardeur n’ont-ils pas repoussé toutes les tentatives des visiteurs et des touristes !… Les Anglais, les Allemands qui ont domestiqué les Vosges, les Alpes, les Pyrénées ont longtemps hésité devant la gueule béante de nos cratères, le poil hérissé de nos sommets…

Les Auvergnats avaient des volcans, qu’ils ont laissés s’éteindre, a-t-on plaisanté. Ce n’est point de leur faute, s’ils n’ont pas laissé tarir les sources fameuses, qui redonnent la santé et la vie, chaque année, à des milliers de malades… Car, à part les grandes stations thermales, qui se sont tenues au courant des progrès de la science et du confort, l’Auvergne intime n’a pas été parcourue ; on n’a pas bouleversé la région pour attirer, retenir le voyageur ; que les amateurs de la Nature nature ne se lamentent pas sur la fin de nos sites et de nos paysages : l’Auvergne est toujours l’Auvergne ; elle n’a pas succombé sous les automobiles et les petits-chevaux

Au moment de rassembler ces pages anciennes, j’ai pu redouter qu’elles eussent vieilli, d’autant plus que l’Auvergne rajeunissait… Mais un ruban rose ou bleu dans le bonnet de la grand’mère ne lui rend pas ses jambes et n’efface pas les rides… J’ai retrouvé l’Auvergne, toujours la même…


J’ai revu l’Auvergne, comme l’aïeule dressée au haut de la France, qu’elle domine toute de son front de basalte, qui heurte le ciel…


Les Celtes impavides ne craignaient rien de l’Univers que la chute du firmament… Ils avaient bien tort… L’Auvergne est de force à soulever le monde sur ses formidables épaules… Quels sommets portent ainsi le poids d’une Patrie, avec Vercingétorix ! Quelles cimes se couronnent aussi lumineusement de Génie, avec Pascal !